Pierre Rousset: Quelles peuvent être les implications internationales de l’élection de Donald Trump ?

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Le comité international de la Quatrième Internationale s’est réuni à la mi-février. Il a poursuivi la discussion sur les textes préparatoires au prochain congrès mondial. Le texte ci-dessous reprend la matière du rapport d’introduction au premier d’entre eux, portant sur les transformations de la situation géopolitique [1]. Il s’attachait notamment à la question : quelles peuvent être les implications de l’accession de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis ?

L’accession de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis représente très probablement un point d’inflexion dans le désordre géopolitique et l’instabilité mondiale. Il est cependant trop tôt pour mesurer ses conséquences. Trump lui-même et une grande partie de son équipe n’ont aucun passé politique de gouvernants, qui offriraient un point de référence fiable. Le pouvoir présidentiel est encadré aux USA (beaucoup plus qu’en France !), par les pouvoirs du Congrès, de la justice et des Etats, comme en témoignent les bras de fer engagés après le décret interdisant l’accès du territoire aux ressortissants de sept pays musulmans (même à celles et ceux qui possédaient un permis de séjour ou étaient résidents) – décret dont l’application a été suspendue par des juges.

On ne peut donc pas fonder un jugement sur les seuls Tweets vengeurs, les coups de téléphone ou les déclarations péremptoires dont Trump a la spécialité – ni sur les multiples correctifs apportés parfois dans la précipitation : sur Taïwan et la politique « Une seule Chine », sur la Russie en Europe orientale... Il est cependant nécessaire de commencer dès à présent à localiser les grandes questions qui sont ou pourraient être affectées par la constitution de la nouvelle administration US – nous parlons ici des seules implications internationales, les conséquences de son élection aux Etats-Unis même ne seront pas abordées ici.

Trump et… l’instabilité. L’élection de Donald Trump est en elle-même un nouveau facteur d’instabilité internationale. En effet elle n’était ni prévue ni souhaitée par les secteurs dominants de la bourgeoisie des Etats-Unis : le contrôle du processus électoral leur a échappé. Que cela ait pu se produire dans le principal pays impérialiste est un sujet de grande inquiétude pour les gouvernants dans le reste du monde. Comment prévoir quand la gouvernance US devient si aléatoire ?

Les premières mesures de Trump ont accru ce sentiment d’inquiétude : retrait de l’Accord de partenariat transpacifique (TPP), critiques de l’OTAN, etc. Les cadres de concertation entre Etats et bourgeoisies semblent menacés par une administration qui s’affiche unilatéraliste. Le sens donné au slogan « America First » deviendrait alors « America Alone ». La multiplication des accords bilatéraux – où chaque fois les USA se retrouvent en position de force par rapport à leur interlocuteur – prendrait la place des accords multilatéraux.

Il y a bien évidemment de la continuité entre les politiques annoncées par Donald Trump et celles des précédentes administrations, y compris d’Obama ; mais il y a aussi de possibles points de rupture, une inflexion générale et une escalade au moins verbale. Les Etats-Unis se présentaient hier comme le chef de file de diverses alliances (sans pouvoir nécessairement assumer réellement cette fonction) ; Trump menace de faire cavalier seul. Il a ainsi permis au président chinois Li Xiping de postuler à la relève lors de son discours de Davos : ne vous inquiétez pas du repli US, nous sommes prêts à assurer la poursuite du processus de mondialisation capitaliste !

Trump et… la crise écologique globale. Donald Trump est élu alors qu’en termes de réchauffement atmosphérique, en particulier, nous sommes déjà sur le fil du rasoir. Or, un climatosceptique se retrouve à la tête de l’Agence pour l’Environnement des Etats-Unis. Le nouveau président se fait le porte-voix des industries extractives et rejette les conclusions des études scientifiques en ce domaine. L’ampleur de la crise écologique multiforme à laquelle nous devons faire face et l’extrême gravité de ses conséquences sont ignorées, niées.

Les engagements pris par les gouvernements à l’occasion de la COP21 étaient très insuffisants et les politiques préconisées (géo-ingénierie…) dangereuses : ils ne permettent pas de contenir à 1,5% le réchauffement. Le limiter à 2% (un niveau déjà bien trop élevé) semble en l’état très difficile. Cela devient inatteignable en cas de replis US, s’il se confirme.

Les grands accords intergouvernementaux récents sur le climat ont été « cadrés » par des négociations préalables bilatérales en Washington et Pékin. Certes, la Chine et autres « grands » Etats promettent aujourd’hui de maintenir leurs objectifs en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre – mais le pas en arrière amorcé par Trump servira de prétexte aux autres pays. Chaque gouvernement va s’attaquer à des problèmes nationaux majeurs (comme les pollutions en Chine…) ou développer des secteurs industriels qu’il juge porteurs sur le plan international, mais la somme de ces égotismes ne fondera pas une politique d’ensemble.

Trump et… les femmes. Donald Trump a décidé de couper tous financements à des ONG qui évoqueraient la question de l’avortement (et pas seulement à celles qui en pratiqueraient). Les présidents républicains l’ont fait plus d’une fois dans le passé. Les conséquences en sont très graves sur le plan international, beaucoup des associations concernées n’ayant pas les moyens financiers de poursuivre leurs activités d’aides aux femmes une fois que ces fonds leur sont retirés.

Le prix à payer pour la politique de Trump risque d’être aujourd’hui particulièrement élevé, car l’extrême droite réactionnaire (notamment à référence religieuse) se renforce. Les Eglises sont bien souvent elles-mêmes à l’offensive contre les droits des femmes : on assiste en fait à une régression dramatique de la condition féminine dans une grande partie du monde. Le rôle de l’administration Trump peut, dans cette situation, être particulièrement néfaste – ce qui explique certainement pour une part le répondant international aux Marches de femmes aux Etats-Unis lors de l’intronisation du nouveau président et l’annonce d’autres journées mondiales.

Trump et… la réaction idéologique. Donald Trump « suinte » littéralement la réaction. Ce qui est vrai pour les femmes le sera probablement pour les LGBT+, pour le racisme, pour les obscurantismes.

Trump n’est pas contre « la » science. Il est contre la recherche scientifique là où elle peut créer des problèmes aux intérêts économiques qu’il défend – il devient alors négationniste. Comme Harper avant lui au Canada (qui voulait détruire les bases de données permettant de retracer l’histoire du climat), il veut contrôler la recherche et museler les chercheurs. Il a pris pour ce faire des mesures d’isolement et de censure des climatologues et des agences de l’Environnement d’une brutalité exceptionnelle – provoquant l’organisation d’une grande marche des scientifiques sur Washington en avril prochain.

Même « ciblée » sur les questions environnementales, climatiques, la dénonciation par Trump de la démarche scientifique a des conséquences générales : légitimer les obscurantismes à l’heure où le créationnisme (y compris sa version « dessin intelligent ») poursuit son offensive, menant en particulier une bataille de longue haleine sur les programmes scolaires en de nombreux pays.

Trump et… les extrêmes droites. Pour les mouvements d’extrême droite en Europe, la victoire de Donald Trump apparaît tout d’abord comme une très bonne nouvelle. Rompre par la droite avec le « mondialisme » est possible, la preuve ! Rejeter par la droite les « élites » aussi.

Cependant, il n’est pas évident que les extrêmes droites occidentales souhaitent s’identifier trop étroitement à Donald Trump. Le nationalisme de grande puissance « America First » est une menace – et nul ne sait si son administration va réussir à se stabiliser. Le ridicule peut finir par tuer. Donnée pour l’heure gagnante du premier tour de la présidentielle en France, Marine Le Pen ne s’est pas mise à parler « à la Trump ».

Les extrêmes droites islamistes, fondamentalistes, saluent pour leur part l’élection de Trump comme un don du ciel. C’était déjà le cas en France après que Manuel Valls, Premier ministre, a soutenu des décrets illégaux adoptés par quelques municipalités contre le port du Burkini – écartant d’un revers de main l’avis du Conseil d’Etat (il a ainsi fait du Trump avant la lettre : « le Conseil d’Etat dit le droit, moi je fais de la politique » – un Premier ministre peut donc s’asseoir sur le droit ?).

Valls, c’était encore de la petite histoire (sauf pour nous, en France) qui a bien fait rire à l’étranger. On ne rit plus avec le « Muslim Ban » de Trump interdisant l’accès des Etats-Unis aux ressortissants de sept pays musulmans. Les mobilisations spontanées aux USA, aux aéroports, pour permettre l’entrée de résidents étrangers bloqués, et la suspension par des juges du décret signé par Trump ont une portée internationale très importante. Ils brisent la bipolarisation extrême souhaitée tant par Trump que par les extrêmes droites fondamentalistes.

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article40414