Socialisme et communisme

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Socialisme et communisme

Marx et Engels se défiaient de « modèles » préconçus de société, coupés des grands mouvements sociaux comme ceux des « socialistes utopiques ». Se refusant à « lire dans les marmites de l’histoire », ils portaient donc l’accent sur l’examen des contradictions du capitalisme et la dynamique des luttes, analysant ce qui mettait à l’ordre du jour la socialisation de la propriété dominée par le capital. L’actuel retour à Marx s’opère donc d’abord pour sa pertinence face à la nouvelle phase de mondialisation capitaliste, on pourrait dire presque « en dépit » de la tentative d’enterrer Marx avec l’URSS…

Un tel enterrement suppose que les idées de Marx y ont été appliquées. Ce que prétendaient à la fois les PC au pouvoir (et ceux qui les soutenaient de façon apologétique) – et les défenseurs les plus acharnés du capitalisme trop heureux d’identifier au projet communiste ces dictatures du parti unique ayant éradiqué la propriété privée. Le message fondamental du « livre noir du communisme » de Stéphane Courtois est bien là.

Depuis longtemps déjà, au contraire, le Marx défenseur d’un communisme, société organisée autour d’une propriété collective (commune) des moyens de production où l’Etat a dépéri avec les classes et le marché, le Marx de la « libre association des producteurs directs » a été mobilisé pour critiquer le régime soviétique : les communistes yougoslaves se réclamèrent de Marx contre Staline, pour légitimer (face aux « partis frères ») leur résistance et l’introduction de l’autogestion après la rupture de 1948. Les marxistes de la revue yougoslave Praxis ne manquaient pas de citer le Manifeste communiste : « L’ancienne société bourgeoise (…) fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous » - contestant l’inversion communément pratiquée dans l’univers stalinien (le « tous » précédant le « chacun ») pour imposer le sacrifice de l’individu aux « intérêts collectifs du prolétariat », déterminés par le parti/Etat…

Mais la bureaucratie est absente de l’œuvre de Marx. Lénine, au début des années 20, puis Trotsky dans la Révolution trahie analyse et combat la cristallisation d’une couche sociale ayant des intérêts propres, associée à une « contre-révolution politique ». En Yougoslavie, en 1948, Milovan Djilas reprit de Trotsky, sans le dire – le « trotskysme » ayant jusque là été traité dans des « termes » staliniens - l’analyse de la dégénérescence bureaucratique de l’URSS. Mais quand (évoluant vers la thèse d’une « nouvelle classe ») il l’appliqua à la Yougoslavie, il fut lui même … réprimé. C’est dire que, dans le monde (néo)stalinien, la référence à Marx était moins dangereuse que la critique de la bureaucratie…catégorie également absente du maoïsme.

La restauration capitaliste permettra de dépasser des débats sclérosés et favorise des retours sur le passé. Lucien Sève indique par le titre de son ouvrage - « Commencer par les fins – la nouvelle question communiste » (La Dispute) – une démarche nécessaire s’appuyant sur le but émancipateur du communisme pour critiquer les moyens qui ont éloigné de ces fins. Il remarque, à juste titre (reprenant la distinction entre « socialisme » et le « communisme » traditionnellement appuyée sur La critique du programme de Gotha), qu’il ne s’agit pas pour Marx dans ce texte de deux sociétés différentes, mais de « phases » de développement d’une même société – l’abondance finale permettant de passer d’un mode de distribution « socialiste » (« à chacun selon son travail ») à la distribution « communiste » « à chacun selon ses besoins ». Il faut effectivement rejeter un « étapisme » de la transformation socialiste/communiste renvoyant aux « lendemains » le dépérissement de l’Etat et l’autogestion pour légitimer dans la première phase une priorité à la croissance « productiviste » et étatiste. Le stalinisme et le maoïsme théorisèrent ce type d’approche, en partie présente aussi, initialement, chez Lénine et Trotsky – chez eux pondérée en fonction de la prise de conscience du danger bureaucratique. Comme l’avait noté Roman Rosdolsky, Engels a critiqué l’interprétation fétichisée de Marx, soulignant la nécessité de « découvrir » le mode de distribution requis et de saisir « un changement et un progrès continuel »(1)
Des travaux ingrats ne doivent-ils pas recevoir compensation ? Ne doit-on pas exiger dès aujourd’hui que des besoins de base soient satisfaits pour tous ?
La question du mode de distribution s’articule sur celle, complexe, du dépérissement de l’Etat(2) : si la lutte contre la bureaucratisation exige des moyens conscients dès la prise du pouvoir, on ne peut pour autant… escamoter celle-ci et les tâches du nouvel Etat. Ce qui impose plusieurs débats : 1°) avec les courants anarchistes sur les questions du pouvoir et des différentes formes de la propriété sociale ; 2°) avec ceux qui, dans la lignée de Max Weber(3) où du républicanisme tendent à sous-estimer derrière les fonctions « d’intérêt général » de l’Etat, les intérêts conflictuels – mais 3°) avec un marxisme réduisant le droit, la bureaucratie, l’Etat – et la démocratie – à leur contenu de classe(4).

Il s’agit de penser non pas le « communisme » comme horizon lointain et sans conflits, mais bel et bien comme objet de luttes actuelles : contre la marchandisation de la planète imposée par le capital, contre le statut fait aux êtres humains, hommes, femmes, individus et peuples, citoyens et travailleurs aux droits de plus en plus restreints, pour la satisfaction des besoins essentiels déterminés de façon démocratique. Il faut établir des « ponts » entre luttes dans/contre le capitalisme (pour des réformes) et « besoin de révolution », d’un autre pouvoir pour étendre les acquis et remettre en cause la domination du capital (revendications « transitoires »). Mais un pont implique de connaître l’autre berge…

Alec Nove avait cherché, dans un débat l’opposant à Ernest Mandel(5), à définir les conditions d’un « socialisme possible ». De nombreux travaux se sont penchés, avec des méthodologies différentes, sur des « modèles de socialisme »6 qui ont tous en commun de remettre en cause « le modèle soviétique » mais se différencient sur le contenu, la forme et la place du marché, du plan, de la démocratie (7) - et donc aussi de l’appropriation sociale.

Le retour à Marx doit intégrer l’apport de tous les courants de résistance (féministes, gay, nationales…) à toutes les formes d’oppression, des connaissances scientifiques et technologiques les plus avancées – la révolution informatique… -, des débats et de l’expérience des luttes d’hier et d’aujourd’hui.

Catherine Samary Rouge n°1951, 3 janvier 2002

1 Lettre d’Engels à Clara Schmidt cité par R. Rosdolsky, Critique de l’économie politique n°6, 1972
2 Cf. H. Maler, « convoiter l’impossible » Albin Michel, 1995
3 Lire notamment « Weber et Marx », Actuel Marx/PUF
4 Lire les livres d’A. Artous et J.Texier et leurs débats autour de l’Etat et la démocratie chez Marx, cf. Critique communiste http://critique-co.mecreant.org/
5 Débat publié de la New Left Review (1987-1988), cf. aussi Quatrième Internationale n°25 et 28. Cf. aussi « Le marxisme d’Ernest Mandel », Actuel Marx-PUF, 1999
6 Cf. le numéro 14 d’Actuel Marx sur ce thème et le dernier ouvrage de Tony Andréani « le socialisme est (a)venir », Syllepse. Cf. le « groupe d’étude pour le socialisme de demain » -GESD www.hussonet.free.fr/gesd.htm
7 Cf. C. Samary, « Plan, marché, démocratie », Cahiers de l’IIRE n° 7/8. La Brèche.