Noircir le féminisme

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Rencontre méditerranéenne de femmes - Regards croisés de femmes en lutte
Vers un féminisme sans frontières
Émancipations et attachements
Luttes, résistances et alliances en situations (post)coloniales
Sueli Carneiro (Brésil)

Docteure en sciences de l’éducation de l’université de Sao Paulo et directrice du Geledés Institut de la femme noire, première organisation noire et féministe indépendante de São Paulo. Militante et théoricienne de la question de la femme noire, entre 2001 et 2010, elle a publié de nombreux articles dans la presse brésilienne. Les plus importants textes de cette période sont réunis dans Racismo, sexismo e desigualdade no Brasil (São Paulo, Selo Negro édições, 2011).

NOIRCIR LE FÉMINISME

Résumé
Cet article veut donner à voir le parcours de la lutte des femmes noires brésiliennes au sein du mouvement féministe national. Ce parcours découle du besoin de remettre en cause la perspective féministe classique fondée sur une conception universaliste des femmes dont le paradigme est la femme blanche occidentale. Cette conception classique du féminisme empêche de voir les multiples contradictions intra-genre et entre les genres que la racisation provoque. Ces contradictions imposent aux femmes noires de s’affirmer en tant que nouveau sujet politique porteur d’un agenda politique nouveau. Un agenda issu d’une identité spécifique dans laquelle les variables de genre, de race et de classe s’articulent et posent des défis à la fois différents et plus complexes dans la réalisation de l’équité de genre et de race dans notre société.

Préambule
Au Brésil, en Amérique latine et dans les Caraïbes, toutes les constructions relatives à notre identité nationale découlent du viol colonial perpétré par les hommes-seigneurs blancs sur les femmes noires et indiennes et sur le mélange qui en a résulté. C’est bien cela qui structure le mythe de la « démocratie raciale » latino-américaine, dont le Brésil est l’expression la plus aboutie. Cette violence sexuelle coloniale est également le ciment de toutes les hiérarchies de sexe et de race que l’on peut observer dans nos sociétés. Ce qu’on l’on pourrait considérer comme un passé révolu ou une réminiscence lointaine du passé colonial reste au contraire très présent dans l’imaginaire social, dans l’actuel ordre social prétendument démocratique –où les rapports de genre, de « couleur » ou de race institués pendant la période esclavagiste sont restés intacts. Nous faisons partie d’une catégorie de femmes chosifiées. Hier, au service de fragiles maîtresses et de nobles messieurs lubriques Aujourd’hui employées domestiques des femmes libérées. Noircir le féminisme
Noircir le féminisme est l'expression que nous utilisons pour décrire le cheminement des femmes noires à l’intérieur du mouvement féministe brésilien. Avec cette expression nous avons voulu montrer d’une part, l'identité blanche et occidentale de la conception classique du féminisme et révéler d'autre part, son échec théorique et pratique à intégrer les différentes manifestations du féminin construit dans des sociétés multiraciales et multiculturelles. Ces initiatives ont permis l’émergence d’un agenda politique spécifique qui a combattu simultanément les inégalités entre genres et intra-genre. Nous avons affirmé et rendu visible une perspective féministe noire issue de la condition spécifique de l’être femme noire et généralement pauvre. Nous avons énoncé, enfin, le rôle que cette perspective joue dans la lutte antiraciste au Brésil.
Quand le féminisme politise les inégalités de genre, il transforme les femmes en de nouveaux sujets politiques. En cela, il pousse les femmes à incarner, selon l’endroit où elles se situent dans la société, des points de vue différents qui déclenchent des processus sous-jacents au combat de chaque groupe spécifique. En d'autres termes, des femmes indiennes et des femmes noires, par exemple, ont des demandes spécifiques qui ne peuvent être traitées exclusivement sous la rubrique du genre si celle-ci ne tient pas compte des particularités qui définissent l'« être femme » dans un cas ou dans un autre.
Ces points de vue particuliers créent peu à peu des pratiques aussi diversifiées qui élargissent la conception du féminisme et amplifient sa présence dans la société brésilienne, en préservant les spécificités de chaque groupe. C'est ce qui détermine le fait que la lutte contre le racisme soit une priorité politique pour les femmes noires ; comme l'a déjà souligné Lélia Gonzalez, « la prise de conscience de l'oppression survient, tout d'abord, par le fait racial ».
A fortiori ce besoin urgent d'articuler le racisme aux questions plus vastes des femmes est historique, car la « variable » raciale a produit des genres subalternes, tant en ce qui concerne une identité féminine stigmatisée (les femmes noires) que de masculinités subalternes (les hommes noirs) au prestige inférieur à celui du genre féminin du groupe racialement dominant (les femmes blanches).
Cette double dévaluation valide l’affirmation qui dit que le racisme rétrograde le statut du genre. En prenant comme paramètre les canons de réussite sociale atteints par les genres racialement dominants, il établit comme premier échelon de l'égalité sociale, l’égalité intra-genre. Il faudrait donc, pour que les femmes noires atteignent les mêmes niveaux d'inégalités existant entre les hommes et les femmes blancs, qu’elles fassent l’expérience d’une extraordinaire mobilité sociale puisque les hommes noirs, selon la plupart des indicateurs sociaux, se trouvent en-dessous des femmes blanches. Dans ce sens, le racisme sublime aussi les genres par le biais de privilèges découlant de l'exploitation et l'exclusion des genres subalternes, il établit des barèmes pour les genres hégémoniques qui seraient inaccessibles dans le cadre d’une concurrence équitable. L’occurrence abusive, l’inflation de femmes blondes ou la « blondisation » à la télévision brésilienne est un exemple de cette disparité.
La diversification des conceptions et des pratiques politiques introduites dans le féminisme par le point de vue des femmes des groupes subalternisés est le résultat d'un processus dialectique qui, d’un côté, favorise l'affirmation des femmes en général en tant que nouveaux sujets politiques, et de l’autre, exige la reconnaissance de la diversité et des inégalités entre ces mêmes femmes.
Lélia Gonzalez fait de précieuses synthèses qui cernent bien le débat : la première concerne les contradictions historiques qui ont marqué le parcours des femmes noires à l’intérieur du mouvement féministe brésilien, et la deuxième se réfère à la critique fondamentale que l’action politique des femmes noires a introduit dans le féminisme et qui est en train de modifier sensiblement ses perceptions, ses comportements et ses institutions sociales. Selon González, pour les femmes noires la conception du féminisme au Brésil pâtissait de deux problèmes. Le premier est le biais eurocentré du féminisme brésilien qui en omettant la centralité de la question de la race dans la hiérarchie entre les genres devient un véhicule de plus du mythe de la démocratie raciale et de l’idéal de blanchiment de la race, il rend universelle les valeurs d’une culture particulière (l’occidentale) à l’ensemble des femmes, sans tenir compte des processus de domination, de violence et d’exploitation qui sont à la base de l'interaction entre les Blancs et les non-Blancs. Le second est que cette conception du féminisme se révèle être également très éloignée de la réalité vécue par la femme noire en refusant « toute une histoire faite de résistances et de luttes, de laquelle cette femme est la protagoniste, grâce à la dynamique d'une mémoire culturelle ancestrale » – qui n'a rien à voir avec l'eurocentrisme de ce type de féminisme.
La conscience que l'identité de genre n’évolue pas naturellement en solidarité raciale intra-genre a conduit les femmes noires à confronter au sein même du mouvement féministe les contradictions et les inégalités que le racisme et la discrimination raciale produisent entre les femmes, en particulier entre Noires et Blanches au Brésil. On peut en dire autant en ce qui concerne la solidarité de genre intra-groupe racisé qui a conduit les femmes noires à exiger que la dimension genre soit instituée comme élément structurant des inégalités raciales dans les agendas des mouvements noirs brésiliens. Ces analyses favorisent l’engagement des femmes noires dans les luttes des mouvements populaires et dans celles entreprises par les mouvements noirs et les mouvements des femmes aux niveaux national et international, afin d'y assurer les agendas politiques spécifiques aux femmes noires. Ce processus a entraîné, depuis le milieu des années 1980, la création de plusieurs organisations de femmes noires à travers le pays, de forums de discussions programmatiques spécifiques et d’instances organisationnelles nationales spécifiques au sein desquels les thèmes fondamentaux des agendas féministes sont étudiés par des femmes noires à la lumière des effets du racisme et de la discrimination raciale.

Nouvelles utopies et nouveaux agendas féministes
La conséquence de l’importance croissante du rôle des femmes noires à l'intérieur du mouvement féministe brésilien est visible dans le changement significatif du point de vue adopté par la nouvelle Plateforme politique féministe. Cette plateforme est issue de la Conférence nationale des femmes brésiliennes qui s’est tenue les 6 et 7 juin 2002 à Brasilia et repositionne la lutte féministe au Brésil en ce nouveau millénaire comme étant conçue collectivement par les femmes noires, indiennes, blanches, lesbiennes, du Nord, Nordestines, urbaines, rurales, syndiquées, quilombolas , jeunes, âgées, porteuses de handicaps, de différents liens religieux et partisans... Des femmes qui se sont penchées de manière critique sur les questions les plus brûlantes de la conjoncture nationale et internationale, sur la persistance des obstacles contemporains à l’égalité de genre et sur les défis et les mécanismes pour les dépasser. Leurs analyses et propositions étaient orientées à partir des principes suivants :
– reconnaître l'autonomie et l'autodétermination des mouvements sociaux des femmes ;
– s'engager à la critique du modèle néolibéral injuste, prédateur et non durable du point de vue économique, social, environnemental et éthique ;
– reconnaître les droits économiques, sociaux, culturels et environnementaux des femmes ;
– s'engager à la défense des principes d'égalité et de justice sociale et économique ;
– reconnaître le droit universel à l'éducation, à la santé et à la sécurité sociale ;
– s'engager à la lutte pour le droit à la terre et au logement ;
– s'engager dans la lutte contre le racisme et la protection des principes d'équité ethnico-raciaux ;
– s'engager dans la lutte contre toutes les formes de discrimination de genre, et contre la violence, les mauvais traitements, le harcèlement et l'exploitation des femmes et des filles ;
– s'engager à lutter contre la discrimination des lesbiennes et des gays ;
– s'engager dans la lutte pour une prise en charge complète de la santé des femmes et pour les droits sexuels et reproductifs ;
– reconnaître le droit des femmes à avoir ou à ne pas avoir d'enfants au moyen d’un/par un/ grâce à un accès de qualité à la conception et/ou à la contraception ;
– reconnaître le droit au libre exercice de leur sexualité aux travestis et transsexuels ;
– reconnaître la dépénalisation de l'avortement comme un droit de citoyenneté et une question de santé publique et reconnaître à chaque personne le droit à différents modes de famille ;
– appuyer les initiatives de partenariat civil légalisé (...).

Selon la féministe et politologue américaine Nancy Fraser, au concept élargi de genre qui intègre la diversité des féminins et des féminismes historiquement construits, il doit correspondre « un concept de justice aussi complet et qui soit capable d'englober aussi la distribution et la reconnaissance ».
C’est dans ce sens que la Plateforme politique féministe issue de la Conférence nationale des femmes brésiliennes représente l'aboutissement de près de deux décennies de lutte pour la reconnaissance et l'incorporation du racisme, de la discrimination raciale et des inégalités de genre et de race qu'ils génèrent. Cette conception est l'un des axes structurels de la lutte des femmes brésiliennes. En intégrant ce principe, la Plateforme scelle un pacte de solidarité et de coresponsabilité entre les femmes noires et blanches dans la lutte pour surmonter les inégalités de genre et les inégalités entre les femmes au Brésil. Elle redéfinit les conditions d'une véritable justice sociale au Brésil. Comme l'a déclaré Guacira César de Oliveira de l'AMB – Articulação de Mulheres Brasileiras –, une des membres du comité d'organisation de la Conférence : « Nous réaffirmons que les mouvements de femmes et de féministes veulent radicaliser la démocratie, en posant clairement qu'elle n'existera pas tant qu'il n’y a pas d’égalité. Qu’il n'y aura pas d’égalité sans répartition des richesses ; et qu’il n'y aura pas de redistribution des richesses sans la reconnaissance de ce qui constitue les structures de la pauvreté aujourd'hui, à savoir les inégalités entre hommes et femmes, entre Noirs et Blancs, entre urbains et ruraux. Elle ne vise pas la simple inversion des rôles, mais une nouvelle référence de civilisation. »

Aller de l'avant...
Penser la contribution du féminisme noir dans la lutte contre le racisme, c’est faire émerger les conséquences du racisme et du sexisme qui condamnent les femmes noires à une situation d'exclusion et de marginalisation sociale perverse et cruelle. Situation qui génère à son tour des formes de résistance et de dépassements autant sinon plus percutants.
L'effort accompli pour l'affirmation de l'identité et la reconnaissance sociale a représenté pour toutes les femmes noires, dépourvues de capital social, une bataille historique permettant de faire entrer en résonnance les actions menées par des femmes du passé et celles du présent (surtout celles du passé) pour surmonter les barrières de l'exclusion. Qu’est-ce qui aurait permis, par exemple, que la première femme romancière brésilienne soit une Noire en dépit du contexte social dans lequel elle est apparue ?
Les effets du racisme et du sexisme sont si brutaux qu’ils finissent par pousser à des réactions qui sont à même de compenser les pertes instaurées par la relation de domination.
La montée de l’activité des femmes noires était tournée dans un premier temps vers le désir de liberté, de regain de l'humanité niée par l'esclavage, marquée dans un deuxième temps par l’émergence d’organisations de femmes noires et d’articulations nationales de femmes noires, elle dessine aujourd’hui de nouveaux scénarios et perspectives pour compenser les dégâts historiques.
En bref, nous pouvons dire que la mise en évidence politique des femmes noires est une force motrice qui détermine les changements de conceptions et le repositionnement politique féministe au Brésil. L'action politique des femmes noires a permis la promotion de :
– la reconnaissance du caractère fallacieux de la vision universaliste des femmes ;
– la reconnaissance des différences intra-genre ;
– la reconnaissance du racisme et de la discrimination raciale comme facteurs de production et de reproduction des inégalités sociales vécues par les femmes au Brésil ;
– la reconnaissance des privilèges que cette idéologie génère pour les femmes du groupe racial hégémonique ;
– la reconnaissance de la nécessité de politiques spécifiques pour les femmes noires dans le cadre de l'égalisation des chances sociales ;
– la reconnaissance de la dimension raciale qu’a la pauvreté au Brésil, et par conséquent la nécessité de la perspective raciale dans la problématique de la féminisation de la pauvreté ;
– la reconnaissance de la violence symbolique et de l'oppression que la blancheur, comme standard esthétique privilégié et hégémonique, fait peser sur les femmes non blanches.
L'introduction de ces questions dans la sphère publique contribue à l'élargissement du sens de la démocratie, de l'égalité et de la justice sociale, notions auxquelles le genre et la race s’imposent en tant que paramètres non négociables dans la construction d'un monde nouveau.

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