Les nouvelles formes de l’Empire Etats-Unis et Amérique latine : hiérarchie, réseaux et clients

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Par James Petras Introduction: continuités et extension de l’influence américaine
Contrairement à ce que déclarent plusieurs personnages politiques importants de gauche et d’extrême droite, l’influence des Etats-Unis s’est réellement accrue dans de nombreux domaines au cours des dernières années. Les États-Unis ont établi des accords bilatéraux avec le Pérou, la Colombie, l’Amérique centrale, le Mexique, l’Uruguay et la plupart des états des Caraïbes. Ce qui est important concernant ces accords, c’est que Washington n’a eu à faire aucune concession sur ses exportations agricoles largement subventionnées. Les quotas qui pèsent sur plus de 200 produits n’ont également pas été levés. Par ailleurs, Washington s’est assuré une entrée libre dans les secteurs financiers, ceux des services, de la santé, de la technologie, de l’éducation et des médias de ses partenaires. En un mot, les accords bilatéraux étaient très asymétriques et bénéfiques aux multinationales américaines ainsi qu’aux producteurs locaux non compétitifs.

Bases militaires et programmes d’entraînement
Washington a augmenté le nombre de bases et d’opérations militaires communes en Amérique latine durant les cinq dernières années. En 2005, une base militaire de grande dimension et un siège d’opérations militaires ont été installés au Paraguay ; un accord a également été signé pour un nouveau programme d’entraînement utilisant des infrastructures locales en Uruguay. Des bases militaires américaines sont encore fonctionnelles en Equateur (Manta), au Brésil, au Salvador, en Aruba et en Colombie. Des opérations militaires communes et des programmes d’entraînement américains se font dans tous les pays de l’Amérique latine à l’exception de Cuba et du Venezuela. Des ventes d’armes ainsi que des aides militaires continuent d’être fournies sans relâche à tous les régimes de centre gauche sauf au Venezuela. Le personnel de l’Agence de la Lutte contre la Drogue et des conseillers militaires américains circulent à travers l’Amérique latine (à l’exception de Cuba et du Venezuela) et opèrent librement dans les bureaux des services de sécurité et les services secrets.

Présence économique
Des entreprises américaines, des banques et des investisseurs étrangers continuent de prospérer en Amérique latine sans le moindre problème, avec des taux de profits élevés, des remboursements précoces et complets de dettes et de nouvelles opportunités de rachat d’entreprises publiques lucratives ciblées pour la privatisation. Des entreprises américaines d’énergie et de biens de consommation courante ont enregistré en Amérique latine des profits record dans l’histoire, grâce à la flambée des prix mondiaux des métaux et des produits pétroliers entre 2003 et 2007. La part relative des entreprises américaines dans les exportations provenant d’Amérique latine, les firmes et les banques privatisées, ainsi que les profits ont connu un déclin dû à la présence accrue de milliardaires Latino-américains, Européens, Chinois, et autres investisseurs et importateurs asiatiques. La compétition capitaliste qui aboutit à un ‘déclin relatif ‘ de la présence économique n’a pas vraiment diminué les bénéfices ce cette présence en termes absolus.

Conformité idéologique : l’ascendance néo-libérale
Alors que la plupart des partis politiques en Amérique latine continuent de critiquer le néo-libéralisme lors de campagnes électorales, très peu, pour ne dire aucun de ces partis ne renonce à la doctrine du libre échange une fois au pouvoir. Tous les régimes élus entre 2005 et 2007, à l’exception du Venezuela, se doivent encore d’inverser le processus de privatisation de la période 1970-2001. Tous les régimes ont continué à subir la baisse des tarifs douaniers ; il n’y a pas eu adoption de nouvelles législations protectionnistes. Dans les récents accords commerciaux du Doha Round, tous les grands pays d’Amérique latine, plus que les États-Unis, n’ont cessé d’insister sur davantage de libéralisation du commerce. Des textes de lois privatisant les fonds de pension, libéralisant la législation de l’emploi (réduisant les mesures de protection de la main d’œuvre employée), et facilitant l’entrée de capitaux étrangers ont été récemment votés par la majorité des régimes de centre-gauche. Les politiques fiscales et budgétaires en Amérique latine encore plus qu’aux Etats-Unis, se sont bien alignées sur les instructions du FMI. En conclusion il existe des continuités structurelles, idéologiques et politiques substantielles avec le passé. La domination des Etats-Unis est toujours forte, de même que l’hégémonie de l’élite sur la société, dans la plupart, mais pas la totalité, des pays d’Amérique latine.

Nouvelles réalités : changements relatifs
Pour comprendre les propos exagérés d’observateurs, qui déclarent percevoir un déclin majeur de l’hégémonie américaine en Amérique latine, il est important d’analyser la présente décennie en fonction du passé récent. Pour évaluer correctement la réalité d’aujourd’hui, il est nécessaire de comparer trois périodes : des années soixante au début des années soixante dix ; du milieu des années soixante dix à 1999 ; la période 2000-2002 jusqu’à aujourd’hui.

Perspective historique des relations entre les Etats-Unis et l’Amérique latine : de 1960 au début des années 1970
Cette période était caractérisée par une série de défis majeurs à l’hégémonie américaine. Des régimes politiques, des mouvements sociaux politiques et militaro-politiques remettaient en question les bases structurelles et idéologiques ainsi que les fondations de la politique étrangère américaine à travers le continent depuis au moins une décennie. Dans beaucoup de pays, l’influence américaine diminua considérablement réduisant ainsi sa capacité à mobiliser le continent en faveur de son empire mondial. Au Chili, un gouvernement socialiste était élu et a procédé à la nationalisation des mines de cuivre américaines avec l’accord unanime des membres du Congrès. Le gouvernement accéléra la réforme agraire conduisant à l’expropriation des terres de grands propriétaires, alliés historiques des Etats-Unis. Le gouvernement socialiste nationalisa également des banques, des usines, des infrastructures et équipements pétroliers appartenant à l’élite chilienne proaméricaine et à des hommes d’affaires américains. Le Chili du président socialiste Allende rejoignit le mouvement des non alignés, viola l’embargo contre Cuba et développa d’étroites relations avec d’autres régimes nationalistes d’Amérique latine. En Bolivie, au Pérou et en Equateur, des régimes militaires nationalistes exproprièrent des entreprises pétrolières et minières américaines et adoptèrent des politiques étrangères indépendantes, renforçant ainsi les relations avec les pays communistes et cherchant à adhérer au mouvement des non alignés. En Argentine, un gouvernement nationaliste péroniste soutenu par la guérilla prit le pouvoir et adopta une politique étrangère nationaliste pendant qu’un mouvement ouvrier radical passait du populisme au socialisme. Au Mexique, la pression de mouvements nationalistes et agraires bloqua les efforts entrepris par le gouvernement pour rompre les relations avec Cuba et privatiser les entreprises publiques. Au Cuba, le gouvernement révolutionnaire procéda à l’expropriation de toutes les firmes américaines, s’allia au bloc soviétique et apporta son soutien aux mouvements révolutionnaires en Amérique latine, en Afrique et en Asie. Au Brésil des mouvements populaires ont poussé le gouvernement de Goulart à faire des réformes nationalistes et agraires radicales ainsi qu’à adopter une politique étrangère indépendante. Une comparaison entre la période actuelle 2003-2006 et celle de 1960-1975 montre que les États-Unis ont certainement renforcé leur position en Amérique latine au moyen de toutes les mesures possibles : des régimes néo libéraux ont remplacé les régimes socialistes et nationalistes dans la région. Le « nationalisme » ou le « socialisme » en Amérique latine aujourd’hui n’a plus rien à voir avec les régimes précédents ; aucune expropriation majeure de propriété américaine n’a eu lieu. Aucun régime de centre gauche n’a nationalisé à nouveau les firmes étrangères même celles qui avaient été privatisées dans des conditions douteuses. En matière de politique étrangère, Cuba ne soutient plus des mouvements révolutionnaires ou même des mouvements radicaux alternatifs dans la plupart des pays d’Amérique latine (le pays entretient d’excellentes relations avec le régime colombien d’extrême droite et s’oppose à la guérilla des FARC), il a apporté son soutien à la réélection du président de centre gauche brésilien Lula Da Silva contre la candidate de gauche Helena Heloisa. Si on considère la perspective historique, les faits nous démontrent qu'une analyse selon laquelle le pouvoir des États-Unis est en déclin en Amérique latine est fausse si nous comparons les périodes 1960-1975 et 2001-2006.

Coups et revirements : la renaissance du pouvoir étasunien 1976-1980
Ce regain de pouvoir débute avec le coup d'Etat militaire orchestré par les États-Unis au Brésil en 1964, l’invasion de la République Dominicaine en 1965, et s'intensifie avec une série de prises de pouvoir par les militaires soutenus par la CIA en Bolivie (1971) en Uruguay (1972/73), au Chili (1973), au Pérou (1975) et en Argentine (1976). Washington a rétabli son hégémonie et a remis en cause les législations et politiques qui affectaient négativement les grands propriétaires, de même que la politique étrangère. Toutes les nouvelles dictatures reçurent des financements à grande échelle de la part du gouvernement américain, un accès facilité aux prêts de la banque mondiale et du FMI (débutant ainsi le cycle massif des endettements) pour des réalisations douteuses. En échange, elles devaient intensifier la répression contre toute opposition nationaliste, socialiste, démocrate ou populaire. Chaque régime rompit ses relations avec Cuba, le mouvement des non-alignés et calqua son attitude sur celle des États-Unis dans tous les forums internationaux. Les régimes militaires ont dénationalisé l'économie, aboli les législations sociales favorables aux travailleurs et à la main-d'oeuvre ouvrière, inversé les programmes de redistribution des terres, promu le libre-échange et la production orientée vers l'exportation au détriment de la production destinée aux marchés locaux. Beaucoup d’investissements européens et américains à long terme sont effectués et dans la plupart des cas, les investisseurs rachètent des firmes locales publiques ou privées. La dérégulation de l'économie a conduit à la croissance d'afflux faciles et d'envolées rapides de capitaux spéculatifs. Ces coups étaient davantage économiques (en faveur du libre-échange) que militaires, l'aspect militaire étant un instrument facilitant l'instauration du libre-échange. Le seul point de discorde était en Amérique centrale où le Mouvement national de libération sandiniste au Nicaragua renversa la dictature de Somoza, longtemps soutenue par les Etats-Unis; il y eut également les puissants mouvements de guérillas des Indiens et des paysans au Salvador et au Guatemala qui défièrent la domination américaine. Au début des années 1990, les forces politiques et militaires appuyées par les Etats-Unis évincèrent les Sandinistes, pervertirent la guérilla au Salvador et massacrèrent les insurgés indiens au Guatemala. La période 1976-1980 marque le début de « l'âge d'or » du pouvoir américain : avec l’arrivée au pouvoir de dictateurs, chefs d'Etats clients soumis aux États-Unis qui prennent le contrôle des politiques mises en place pour l’exploitation à grande échelle de minéraux et d'énergies dans des conditions extrêmement favorables, et une obéissance imposée et incontestée à la politique étrangère américaine. Le changement soudain et massif des politiques latino-américaines en faveur des intérêts économiques et politiques états-uniens a conduit à une polarisation sociale plus grande, à une énorme augmentation des inégalités, au chômage et à la pauvreté. De nombreuses vagues de mécontentement éclatèrent au Chili, et en Argentine au milieu des années 80, en Bolivie en 1984/85 et ailleurs aussi. L'opposition à la dictature militaire et autoritaire était de nature diverse et les demandes variaient. Les classes populaires réclamaient un retour à la démocratie et le rétablissement d'un régime nationaliste à sécurité sociale. La classe moyenne demandait la tenue d'élections libres, plus de libertés individuelles, plus de pouvoir d'achat et de redistribution de revenus entre la classe moyenne et la classe moyenne aisée. L'élite bourgeoise réclamait des élections libres, une libéralisation et une privatisation accélérée, y compris les nombreuses entreprises contrôlées par les militaires. Suite à la pression de la masse, le pouvoir militaire céda la place à un régime électoral contrôlé par l'élite en échange d'impunité, de l’irréversibilité des privatisations qui avaient été faites, du maintien de la propriété existante et des relations de classes. Alors que l'impulsion pour un changement de régime venait surtout des petites gens (travailleurs et classes moyennes), le leadership et la direction politique a été remis entre les mains de politiciens redevables à la bourgeoisie libérale.

L’âge d’or de la domination américaine : 1990-2001
Tous les indicateurs politiques et structurels de la période 1975-1989 mènent à un rétablissement et à une extension du pouvoir américain en Amérique latine. La décennie suivante (1990-1999), la période de restauration des régimes électoraux approfondit, accroît et consolide apparemment la montée de la domination américaine. Les mouvements populaires anti-dictatures sont subordonnés à des partis électoraux engagés dans des politiques libérales favorisant les banques et sociétés multinationales américaines, européennes, et asiatiques. Ils soutiennent la politique étrangère américaine et se rapprochent des dirigeants d'entreprises et d’institutions financières locales. Jamais au 20ème siècle il n’y eut autant de transfert de monopoles publics lucratifs à des investisseurs privés nationaux et étrangers dans tant de pays et couvrant une aussi grande variété de secteurs en moins d’une décennie. Jamais autant de richesses (plus de 900 milliards de dollars) sous forme de paiements d’intérêts, de profits, de royalties et d’actifs, n’ont été appropriées par des sociétés multinationales (MNC) américaines, européennes et asiatiques que pendant cette décennie (1991-2001). Washington et Bruxelles pourront cyniquement et littéralement déclarer que ceci était réellement un « Age d’or ». Les pillages étant facilités par les régimes électoraux, Washington et Bruxelles considéraient ces transferts massifs de richesses comme les politiques « légitimes » de la libéralisation, peu importait l’asymétrie des bénéfices, l’émergence d’inégalités, la croissance de la pauvreté et l’exode de professionnels, de travailleurs qualifiés et non qualifiés, de petits agriculteurs et de paysans. Plusieurs facteurs internationaux ont favorisé cette combinaison d’élections libres et de pillages privés. Parmi ceux-ci, il y eut la chute du communisme dans l’ex-URSS, en Europe de l’Est, l’annexion de l’Allemagne de l’Est et la conversion de leurs dirigeants en clients de l’Occident (Eltsine, Havel, Walesa et les autres). Cette situation a éliminé les sources alternatives d’aide et de commerce et le rapport de force fut favorable aux Etats-Unis. La grave crise économique qui s’ensuivît à Cuba entraîna un brusque repli sur soi pour empêcher l’effondrement. Cuba diminua son aide aux mouvements de gauche en Amérique latine alors que la pauvreté dans le pays ne rendait plus son modèle de développement attrayant. Les faibles prix des biens de consommation réduisirent les revenus de l’Etat et ainsi se renforça la marge de manœuvre des défenseurs du système libéral, de la privatisation et du FMI. La Chine se dirigeait vers une intégration dans le marché mondial et n’était pas encore en position de fournir un marché alternatif ou une source externe de financement. Le Moyen Orient était « sous contrôle ». L’Iran était affaibli par l’invasion iraquienne, Saddam Hussein était neutralisé par la guerre du Golfe. Israël menait férocement le combat contre la première Intifada palestinienne. Les mouvements de guérilla d’Amérique centrale étaient domestiqués et intégrés dans des politiques électorales dominées par des politiciens pro-américains et néolibéraux. Chavez ne sera élu qu’à la fin des années 1990, il était encore loin d’adopter son programme socio-nationaliste. Le plus important est que Washington avait soutenu avec succès des clients politiques parfaits, et ceci dans les plus grands pays (et les plus riches économiquement) d’Amérique latine. Carlos Menem en Argentine privatisa plus d’entreprises publiques par décrets exécutifs (plus d’un millier) qu’aucun président dans l’histoire du pays. Fernando Henrique Cardoso au Brésil privatisa les entreprises publiques les plus lucratives, y compris la mine de fer Vale Del Doce pour 400 millions de dollars (sa valeur marchande en 2007 est de plus de 10 milliards de dollars, avec des bénéfices annuels excédant 25%), des banques, des entreprises de télécommunications, des sociétés pétrolières et autres entreprises publiques converties en monopoles de propriétés étrangères. Au Mexique, Carlos Salinas, élu à la suite d’élections frauduleuses, privatisa plus de 110 entreprises publiques, ouvrit les frontières aux exportations agricoles subventionnées américaines conduisant ainsi à la ruine plus de 1.5 millions d'agriculteurs, producteurs de maïs, d’haricots, de riz, des aviculteurs et des paysans ; il signa aussi l’Accord Nord Américain de Libre Echange (NAFTA). Ses politiques facilitèrent le rachat des entreprises des secteurs du commerce de détail, de l’immobilier, de l’agriculture, de l’industrie, des banques et des communications par des entreprises américaines. On pouvait observer des modèles similaires de rachat par des entreprises étrangères dans toute la région, spécialement en Equateur, au Chili, au Pérou, en Bolivie, et en Colombie où des firmes lucratives de gaz, de pétrole, furent privatisées et dénationalisées. Dans leur rapport annuel des années 1990, la Banque mondiale et le FMI décrivaient ces régimes comme « exemplaires, comme des modèles de réussite », à imiter à travers le monde. Washington et la Communauté économique européenne (CEE) considérèrent cette période de revenus et de profits exceptionnels, facilités par des régimes politiques qui promouvaient une libéralisation sans contraintes, comme la norme à suivre dans le futur. Et tout ce qui pouvait être contradictoire était considéré comme inacceptable, menaçant, antidémocratique et défavorable aux investisseurs.

Crise et effondrement des clients soutenus par les Etats-Unis : la fin de l’âge d’or
Se croyant encore dans le « bon vieux temps » et se berçant dans la rhétorique « d’élections libres et de libre-échange », ni la Banque mondiale, ni le FMI, ni Washington ou encore moins l’Union européenne n’ont anticipé les soulèvements populaires massifs et les révoltes électorales de la fin des années 90 et de la première moitié des années 2000 (1999-2006) qui ont affecté chacun des « clients » américains. En Equateur, trois soulèvements populaires ont chassé consécutivement trois présidents néo-libéraux, bloqué la privatisation du gaz, du pétrole et la signature de l’Accord de Libre Echange des Amériques (ALCA). En Argentine, en septembre 2001, dans le contexte de l’effondrement financier, du gel des comptes bancaires pour des millions de dépositaires et d’une récession économique profonde, une rébellion populaire massive évinça le président élu De la Rua et trois de ses futurs « successeurs ». En Bolivie, trois insurrections sanglantes en janvier 2000, octobre 2003 et juin 2005 ont conduit au renversement de deux des clients les plus obéissants et serviles des Etats-Unis, Sanchez De Losada et son vice-président Carlos Mesa, tous deux adeptes célèbres de la privatisation. Au Brésil, la pression de masse dirigée par le Mouvement des paysans sans terre (MST) ainsi que le mécontentement urbain entraînèrent la défaite du parti du président Cardoso et l’élection de Lula Da Silva, candidat apparemment social-démocrate. La majorité des efforts faits par Washington pour déstabiliser le président Chavez au Venezuela parce qu’il s’opposait à la politique de l’administration Bush au Moyen Orient contribua à radicaliser Chavez et ses supporters. « L’âge d’or » de Washington se traduisit par une hostilité populaire massive envers les clients des Etats-Unis et les politiques de libre-échange qu'ils défendaient. Ces politiques favorisèrent les entreprises américaines, les intérêts banquiers et militaires mais aussi entraînèrent des soulèvements populaires. Dans la région, plusieurs leaders de rebellions et insurrections sociales exigèrent la renationalisation des entreprises privatisées, la renégociation des contrats avec les sociétés multinationales, le retour d’un contrôle des banques étrangères par l’Etat et la poursuite des membres du gouvernement complices de la privatisation et responsables de la sanglante répression des manifestants. Au Venezuela les manifestants réclamaient la poursuite des acteurs du coup d’Etat soutenu par les Etats-Unis et la renationalisation de l’entreprise pétrolière d’Etat (remplacement de 10.000 travailleurs de l’industrie publique du pétrole liés aux multinationales américaines). La période 2000-2003 enregistra un net déclin du pouvoir des Etats-Unis, particulièrement la perte de régimes clients vitaux. Les soulèvements populaires représentaient une menace majeure à la position privilégiée des banques multinationales, des entreprises pétrolières et des compagnies de télécommunications des Etats-Unis et de l’Union Européenne. En Colombie, le président Pastrana, un dirigeant client des Etats-Unis, affronta la montée des groupes de guérillas des Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes (FARC) et à un moindre degré de l’Armée Nationale de Libération (ELN). En plus, on observait une montée considérable des syndicats et de l’opposition des paysans aux politiques de libre-échange et au ‘Plan Colombie’ crée et financé par les Etats-Unis. Malgré l’envergure et l’importance de la protestation de masse et le succès des mouvements populaires dans le renversement des régimes pro américains, les fondations politiques et économiques du pouvoir américain dans l’hémisphère furent secouées mais pas déstabilisées. Tandis que des membres du dispositif gouvernemental associés aux régimes clients discrédités ont été obligés de démissionner, les ministres de la défense, de la police, de la justice et des affaires civiles sont restés intacts. Alors que quelques grands leaders capitalistes kleptomanes déplacèrent leurs gains illicites dans des institutions étrangères, la plupart adoptèrent temporairement un profil bas en attendant des moments plus propices pour recommencer les opérations. Le plus important pour les intérêts stratégiques de Washington fut que les mouvements populaires, malgré leur puissance, n’étaient pas préparés et ne pouvaient pas prendre le pouvoir d’Etat pour opérer une rupture totale avec le modèle de libre-échange néo-libéral. Dans chaque cas où un dirigeant remarquable, ancien client américain, était déchu, il était remplacé par un nouveau président qui, par nécessité, adoptait une rhétorique anti néo-libérale. Dans certains cas, ils allaient même jusqu’à éliminer ou remplacer certaines des figures les plus haïes du régime précédent. Néanmoins ils demeuraient en général dans la classe et les paramètres politiques de l’ancien régime. Particulièrement, avant la prise de pouvoir et immédiatement après, ces nouvelles élites politiques adoptaient une posture en se positionnant au centre-gauche, pas trop dissemblable de la position de « Troisième Voie » de leur homologues européens. Washington fut surpris par la facilité et la vitesse auxquelles ses clients furent éliminés du pouvoir. Croyant à leur rhétorique triomphaliste sur la « fin de l’histoire » avec l’avènement de régimes adoptant le libre-échange et les élections libres, Washington n’a pas eu de succès dans la défense de ses clients. Dans plusieurs cas, les alternatives favorites des Etats-Unis à droite prévues pour remplacer leurs marionnettes déchues, étaient elles aussi discréditées. Manquant de tout capital politique, elles ne pouvaient remplir le vide politique. Dans l’administration Bush, particulièrement parmi les candidats politiques au département d’Etat, plusieurs étant des exilés cubains, la réponse initiale fut une hostilité générale et une appréhension non seulement devant les rébellions de masse mais aussi devant les régimes émergents de centre gauche. La seule exception était le régime ‘socialiste’ ultra néo-libéral de Chili, qui avait même le soutien d’extrémistes comme Otto Reich. Durant la période 2000-2002, Washington a fait quelques tentatives pour reconnaître les changements économiques et politiques majeurs qui ont eu lieu sur le plan international et en Amérique latine, afin d’ajuster les ambitions de l’empire américain aux nouvelles réalités. Dans les années 1990, âge d’or des pillages, les Etats-Unis étaient aveugles face à la nouvelle polarisation sociale et politique. Par conséquent, la plupart de leurs clients politiques étaient livrés à eux-mêmes. Washington, ayant pris l’habitude d’accéder facilement aux demandes des « dirigeants clients » et dépendant d'informations fournies par des ministres de la défense et de l’intérieur complaisants, ne s’était pas préparé à changer de méthode de si tôt. Plus sérieusement la profonde crise économique et l’effondrement de 2000-2002 ont modifié les balances de pouvoir dans les pays d’Amérique Latine de telle façon qu’il était devenu pratiquement impossible de poursuivre les politiques et d’adhérer aux idéologies à la mode dans les années 1990.

Les réalités nouvelles du 21ème siècle
Washington et ses partenaires d’affaires refusèrent de reconnaître que les années 1990 avaient été une période exceptionnelle, basée sur une constellation particulière de circonstances tout à fait transitoires. La peur générée par les dictateurs militaires sur l’opinion publique dans les années 1970 ne paralysait plus les mouvements de masse. La nouvelle génération n’avait pas souffert de la torture, de la prison et des assassinats de masse. L’expérience première dont ils disposaient était la mobilité vers le bas, l’effondrement financier, le chômage, la perte de leur épargne et la perspective d’un futur sombre. Le début des années 90 fut marqué par l’introduction de politiques néo-libérales profondes. Les clients américains firent des promesses grandioses  : une prospérité partagée, l’entrée dans le «Premier monde », l’accès à un crédit de moindre coût et l’importation de produits de consommation à bas prix. Vers la fin de la décennie, pour la grande majorité de la classe des travailleurs et des salariés, aucune des promesses d’un relèvement du niveau de vie ne furent tenues. Les politiques de libre-échange ruinèrent des millions de paysans et de petits agriculteurs. Plus de la moitié des travailleurs d’usine se sont retrouvés dans le secteur informel. La dérégulation entraîna des faillites de banques, de la fraude et la perte massive des épargnes des classes moyennes. Les entreprises d’Etat privatisées renvoyèrent des employés, fermèrent des filiales non rentables et remplacèrent des employés à temps plein par des travailleurs contractuels. La grande illusion sur la 'prospérité et le libre-échange' se transforma en une énorme colère et une déception amère. Washington continua cependant à vivre avec l’illusion que les masses étaient toujours captivées par les promesses du système néo-libéral et que des extrémistes étrangers étaient responsables de l’agitation sociale. L’expression la plus bizarre du déni de Washington se trouvait dans les évaluations de la Banque Mondiale et du FMI sur l’effondrement des régimes clients et les soulèvements populaires. Selon leurs économistes, les raisons de l’effondrement venaient du fait que « les réformes économiques » n’étaient pas complètement ou correctement mises en œuvre au moment indiqué ! Le message lancé aux clients américains était de « poursuivre les réformes ». Le seul problème est qu’il n’y avait pas d’agence pro-américaine viable pour recommencer la politique de « l’âge d’or ». Parallèlement aux vastes changements économiques et politiques qui rendaient maintenant la politique de l’âge d’or impraticable en Amérique latine, des changements significatifs avaient lieu hors d’Amérique latine. Washington refusa d’accepter les changements de politique sur la fiscalité, la sécurité sociale et les affaires étrangères au Venezuela. Washington a préféré supporter un coup d’Etat militaire en Avril 2002 et une grève patronale des industries pétrolières de la fin de l’année 2002 au début de l’année 2003. Oublieux du soutien de masse dont bénéficie le président Chavez, la Maison blanche a eu recourt au financement et à la promotion de campagnes électorales et d’Organisations non gouvernementales pour mettre en échec le président Chavez. Chaque tentative ratée de Washington radicalisa davantage les politiques intérieure et étrangère du gouvernement. Chavez se plaignit dans toute l’Amérique latine. L’approbation populaire atteignit des sommets. Les nouveaux régimes de ‘centre gauche’ signèrent des contrats d’investissements très lucratifs dans le domaine de l’énergie et du commerce. Loin de s’accommoder des changements initiaux limités proposés par Chavez, les programmes de déstabilisation de Washington augmentèrent l’influence du Venezuela, et renforcèrent l’attrait de ses politiques d’Etat-providence à travers l’Amérique latine. Le facteur Chavez a constitué en grande partie un contrepoids influent pour les Etats-Unis à cause de la grande augmentation des prix de pétrole durant la période 2002. Entre la moitié des années 1990 et le début des années 2000, les prix du pétrole ont été multipliés par cinq. De même, le nouveau millénaire a connu une vaste croissance des prix de tous les produits de consommation majeurs. Le cuivre, le métal, le fer, le soja, la viande de bœuf, l’or, l’argent, ainsi que d’autres matières premières ont doublé ou triplé de prix. Ceci est dû en grande partie à la croissance dynamique à deux chiffres de l’industrie chinoise. En fait la demande de matières premières en Asie a connu un boom car les importateurs se rétablissaient de la crise et de la récession de la fin des années 1990. La croissance en Inde était supérieure à 6%, le Japon est sorti de sa « décennie perdue », la Corée du Sud surmonta sa crise économique de 1997 et la Chine connut une croissance de plus de 10%. Les Etats-Unis perdirent en partie leur levier économique basé sur les refinancements de dettes, la domination commerciale et le monopole technologique. La diversification du commerce et de l’investissement par les nouveaux régimes de centre gauche était basée sur la conservation du cadre néo libéral mais aussi une collaboration avec de nouveaux partenaires asiatiques. Les tentatives de Washington d’utiliser « le bâton économique » des années 1990 étaient moins efficaces pour dicter leur politique aux grandes nations d’Amérique latine. Pourtant, Washington persista, poursuivant ses pressions. Les nouveaux partenaires commerciaux plus divers, les crises économiques en Amérique latine et la montée des mouvements populaires ont entraîné l’échec de la tentative de Washington pour gagner une position privilégiée en Amérique latine, grâce à la soi disant Zone de Libre Echange des Amériques (ALCA). Brésil, Argentine, Venezuela, Equateur et Bolivie rejetèrent l’ALCA, qu’ils déclarèrent partiale. En effet, quand Washington exigeait que les pays d’Amérique latine baissent tous leurs tarifs douaniers, dans tous les secteurs de l’économie, les Etats-Unis continuaient à fournir 21 millions de dollars de subventions aux producteurs agricoles nationaux, maintenaient les quotas sur plus de 200 produits exportables d’Amérique latine et appliquaient de manière scandaleuse des tarifs douaniers ‘non traditionnels’. Clinton fut l’initiateur de l’ALCA et signa à Mexico le NAFTA durant le début des années 1990, « l’âge d’or du pillage ». Bush, face à une résistance émanant de tout le continent, se tourna vers les accords bilatéraux de libre-échange avec des dirigeants clients en Amérique centrale, aux Caraïbes et en Amérique latine avec le Pérou, la Colombie et le Chili. Au lieu de reconnaître les nouvelles réalités et la nécessité de développer des accords commerciaux basés sur des relations plus symétriques avec les nouveaux régimes néo-libéraux de centre gauche, Washington a persisté à sacrifier d’immenses opportunités économiques au profit des exportations non agricoles, spécialement vers le Brésil, l’Argentine, la Bolivie, et l’Equateur. Washington commit l’erreur de ne pas prendre en compte les vastes changements intervenus dans l’environnement international. La Russie n’était plus dirigée par ses ivrognes de clients, Boris Eltsine entouré de gangs kleptomanes désireux à tout prix de piller le pays et de satisfaire toute demande politique provenant de Washington. Sous le président Vladimir Poutine, le capitalisme russe sera normalisé. La croissance et l’investissement améliorèrent les niveaux de vie, les intérêts nationaux étant poursuivis de manière systématique et cohérente. La montée en flèche des prix mondiaux de gaz, du pétrole et d’autres matières premières stimula le redressement de l’industrie russe et facilita sa conquête des marchés internationaux. La Russie une fois encore, apparut comme un partenaire potentiel alternatif d’investissement et de commerce pour les pays d’Amérique latine, spécialement dans les secteurs du développement énergétique, d’achat d’armes et de coopération commune. Comme il a été mentionné plus haut, l’appétit vorace de la Chine pour les matières premières ouvrit une opportunité alternative de commerce et d’investissement pour les industries agro-minérales d’Amérique latine. Washington n’a pas su comprendre que l’expansion de la Russie et des pays asiatiques affaiblissait son hégémonie en Amérique latine et persista à faire des propositions d’intégration démodées qui ne prenaient pas en compte les nouvelles dynamiques de l’économie mondiale. Même les options militaires américaines fréquemment utilisées dans le passé sous forme de menace ou de réelles interventions, étaient sévèrement affaiblies par la longue et interminable implication de l’administration Bush dans les guerres d’Iraq et d’Afghanistan. L’invasion et l’occupation de l’Iraq et d’Afghanistan par les Etats-Unis entraînèrent des résistances massives qui immobilisèrent la grande masse de ses troupes de combat et ses réserves actives. Les pertes cumulées de soldats morts ou blessés atteignirent plus de 32.000 ; le coût financier grimpa à plus de 500 milliards de dollars à la mi-2007. L’opposition publique à la guerre représenta plus de 70% de la population américaine. L’érosion du soutien à l’agenda militaire de Bush au Moyen Orient et en Asie et la diminution des forces militaires actives affaiblirent nettement la capacité de Washington à s’engager dans de nouvelles interventions pour prévenir des menaces portées à ses intérêts impérialistes en Amérique latine. Contrairement aux années 1990 où Bush père obtint la défaite de l’Iraq, retira les troupes et déclara un nouvel ordre mondial avec quelque crédibilité, le choix de Bush fils, d’une « guerre permanente », semble vide de sens étant donné que les forces américaines se sont retirées des rues de Bagdad vers leurs sanctuaires concrètement renforcés. Même si l’administration Bush avait la capacité de recourir à l’option militaire en Amérique latine, les chances de parvenir à obtenir l’approbation de l’opinion publique dans ce continent, en Europe, en Asie et même aux Etats-Unis (surtout si l’opération se prolongeait avec des pertes humaines importantes) sont incertaines. La généralisation de l’offensive contre la terreur et les stratégies extrêmes de nature coloniale adoptées en Iraq par le gouvernement des Etats-Unis ont sévèrement affaibli la capacité d’intervention de Washington dans les pays adverses particulièrement en Amérique latine. Les changements régionaux et internationaux depuis « l’âge d’or » de la domination américaine ont notablement nourri les discussions sur le « déclin du pouvoir américain ».

Fluidité d’une hégémonie : pertes relatives, gains relatifs (2003-2007) Si nous considérons le pouvoir des Etats-Unis en Amérique latine, il y a certainement de vrais signes de déclin d’influence, évidents du fait de la diversification des sources de revenus d’exportations, d’investissements et de coopération. Pourtant aucune des multinationales (MNC) américaines en Amérique latine n’a été négativement affectée. Le pire qui leur soit arrivé est qu’elles paient peut-être des taxes plus élevées au gouvernement vénézuélien. Ceci est simplement dû, en partie, au fait que les taxes étaient déjà très faibles à l’origine. Dans la région pétrolière de l’Orinoco par exemple, les taxes sont passées de 1% à 15% et approchent maintenant des 33% , un changement certes, mais pas la moindre perte de profits vu les prix actuels du pétrole. Toutes les grandes compagnies pétrolières américaines, Chevron, Exxon etc., continuent d’opérer au Venezuela et de récolter des profits exceptionnels. Les Etats-Unis ont perdu leur influence dans la plupart (mais pas tous) des cercles d’élite du gouvernement du Venezuela. Pourtant, Washington a encore de nombreux clients dans le secteur privé, y compris les médias privés. Il finance et soutient une grande variété d’organisations soi disant « non gouvernementales », une douzaine de partis politiques, un ensemble de syndicats très bureaucratiques, et quelques secteurs de la hiérarchie catholique. Les clients de Washington se retrouvent dans les grands secteurs d’affaires, les élites d’entreprises financières et de services, d’importants secteurs de la classe professionnelle publique et privée (docteurs, professeurs, consultants, agents de relations publiques, et avocats). Malgré quelques pertes, le Pentagone maintient son influence parmi des secteurs de la garde nationale, des services secrets et des forces armées. En quelques mots, malgré les échecs des politiques de confrontation de Washington, (coups, boycotts électoraux, grèves patronales) qui ont conduit à la perte d’alliés clés, il conserve encore des atouts formidables pour influencer la politique intérieure et internationale du Venezuela. Si Washington mettait de côté son ‘idéal des années 1990’ et s’adaptait aux nouvelles réalités de nationalisme et de sécurité sociale, ses clients pourraient effectuer une sorte de rentrée politique dans l’opposition. A travers l’Amérique latine, les régimes de centre gauche en Argentine, au Brésil, en Bolivie et ailleurs, ont sévèrement affaibli les mouvements de masse, modéré les exigences des luttes sociales et, au moins partiellement, légitimé à nouveau les privatisations effectuées dans les années 1990. Si nous comparons la période de 2004-2006 à celle de 2000-2003, il est clair que le pouvoir des Etats-Unis n’a pas connu de déclin ; il n’est pas en train d’affronter des défis radicaux à sa présence militaire et économique de longue durée en Amérique latine. Le président Kirchner d’Argentine a apprivoisé et récupéré plusieurs des leaders d’insurrections, dirigé la classe moyenne rebelle vers des politiques électorales et transformé les syndicats en associations de luttes banales, pour les ‘salaires et traitements’. Encore plus étonnant, le président Lula da Silva s’est converti complètement à l’électoralisme et au libre-échange des années 1990, et a étendu et approfondi les politiques de restrictions budgétaires, de limitation des salaires et des pensions de son prédécesseur (Cardoso), tout en prolongeant son programme de privatisation. Aucun président brésilien élu avant Lula n’avait été aussi efficace pour démobiliser les mouvements de masse et les syndicats et les transformer même en courroies de transmission pour ses politiques favorables aux multinationales et à la finance internationale. Cependant, l’adoption du libre-échange par Lula, à travers une stratégie d’exportation agro-minérale, l’a placé dans une situation de conflit avec les politiques protectionnistes subventionnaires des exportations agricoles américaines . Washington a l’extraordinaire prétention qu’elle peut ‘tout avoir’, comme dans les années 1990 . Cette attitude a sapé la volonté du Brésil de signer avec l’ALCA. Aujourd’hui, les mêmes forces de classe qui existaient en 1990 dirigent l’économie brésilienne. Les mêmes politiques de stabilisation macro-économique sont en train d’être appliquées comme en 1990. Les mêmes politiques d’intérêts élevés et de surplus de budget pratiquées dans les années 1990 par la Banque centrale le sont encore aujourd’hui. Si le Brésil, comme dans le passé, entretient des relations diplomatiques avec Cuba et le Venezuela, le ministre des affaires étrangères de Lula, Celso Amorin, est un libéral favorable à Washington, ancien ambassadeur du Brésil aux Etats-Unis sous Cardoso. Il est ardemment en faveur du ‘libre échange symétrique’ et s’est désolidarisé, et avec lui le Brésil, de la plupart des critiques de l’impérialisme américain faites par Chavez. Le Brésil est entrain de procéder à la diversification de ses exportations vers l’Asie, il cherche également à effectuer des coopérations lucratives dans le domaine de l’énergie avec le Venezuela et critique les accords à sens unique. Cela fait partie de la nouvelle réalité que Washington n’a pas su saisir. Lula pourrait représenter un atout stratégique dans l’agenda de Washington pour la promouvoir des opportunités d’affaires et la minimiser les défis des forces nationalistes et socialistes au Brésil et en Amérique latine. Au Brésil, durant la période de 1999-2001 (avant l’élection de Lula), il y avait une opposition au néo-libéralisme robuste, venant du Congrès et également extra-parlementaire. Des exigences politiques favorables à la remise en question des privatisations de Cardoso étaient formulées. Durant les six années du régime de Lula, celui-ci a contribué à renforcer l’économie néo-libérale, favorisé les intérêts financiers et d’affaires américains, et poursuivi l’intégration du pays dans le marché mondial. La tentative des Etats-Unis pour pousser le Brésil à se mettre en conformité idéologique avec eux et à accepter des accords de commerce à sens unique constitue un obstacle majeur qui l’empêche d’obtenir plus d’influence au Brésil.

Construire un empire dans une période de nouvelles réalités politiques et économiques
Le pouvoir ne provient pas simplement des collaborateurs des américains, que ceux-ci soient de grands groupes d’entreprises, des économistes formés à l’américaine installés dans les ministères. Le pouvoir émane aussi des classes organisées, des communautés ethniques, et des mouvements populaires quasi-spontanés. Ils peuvent, dans certaines circonstances, défier ou renverser des régimes clients, et dans des périodes exceptionnelles, abolir des institutions qui collaborent avec l’impérialisme américain. Comme nous l’avons vu à travers les cinquante dernières années, les relations entre les Etats-Unis et l’Amérique latine ne sont pas fixes dans le temps et dans l’espace. Elles sont fluides et réversibles dans l’intervalle d’une décennie ou sur des périodes de temps plus courtes. Les fréquents commentaires impressionnistes d’écrivains discursifs sur un déclin à long terme du pouvoir et de l’hégémonie américaine, ou ce discours de ‘cinq cent années de domination’, ne rendent pas compte des corrélations de forces changeantes à l’intérieur de l’Amérique latine et dans le monde. Dans l’histoire récente, nous avons été témoins de la succession de périodes très différentes. Les moments de forte influence des Etats-Unis en Amérique latine ont été suivis par le déclin de leur puissance ainsi que par l’émergence de régimes et mouvements contre-hégémoniques importants. La base stratégique du pouvoir américain en Amérique latine est structurelle. Il est localisé parmi les sommets d’affaires, les élites bancaires, minières, l’agrobusiness et l’industrie, épaulés par des régimes collaborateurs et diverses institutions d’Etat (militaires, judiciaires, Banque centrale, services secrets et les médias grand public). De l’extérieur, l’influence américaine s’exerce au travers de programmes militaires, le FMI, la Banque mondiale, l’ Organisation des États américains (OEA) et la Banque interaméricaine de développement (BID). Les opérations des services secrets américains et de certains groupes politiques fournissent un levier de pression additionnel sur les institutions et les prises de décisions latino-américaines. La principale faiblesse stratégique du pouvoir américain en Amérique latine réside dans leur soutien à des dirigeants locaux qui, en poursuivant les intérêts des USA, perdent très vite leur légitimité, l’appui de l’opinion publique et deviennent susceptibles d’être renversés. Leurs politiques de libre-échange et d’ajustements structurels favorisent les banques et les entreprises américaines mais représentent un préjudice pour les travailleurs salariés, les paysans, les petites entreprises, les professionnels et les employés du secteur public. Par conséquent, la grande majorité des mouvements sociaux organisés sont opposés aux politiques des Etats-Unis. Il n’y a objectivement pas d’espace pour l’existence de mouvements de masse proaméricains. La conscience et l’expérience historique, particulièrement le sentiment nationaliste, sont suffisamment présents et prédisposés à interroger les politiques, la présence et les motivations étasuniennes.

Pour aller plus loin sur l’impérialisme étasunien en Amérique latine :

Colectif, Washington contra el mundo, Madrid, Foca, 2003.

James Petras e Henry Veltmeyer, Juicio a las Multinacionales: Inversión extranjera e imperialismo (Editorial Popular: Madrid 2007)

John Saxe-Fernandez, Terror e Imperio (Random House Mondadori, Mexico 2006)

James Petras e Henry Veltmeyer, Las Dos Caras del Imperialismo: Vasallos y Guerreros (Lumen: Mexico 2004)

L. Vasopollo, M. Casadro, J. Petras, H. Veltmeyer, Competizione Globale: Imperialismi e Movimienti di Resistencia (Jaca Editoriale: Milano 2004)

James Petras e Henry Veltmeyer, Imperior con Imperialismo (Siglo XXI: Mexico 2006)

Morris Morley, Imperial State and Revolution (Cambridge University Press: New York 1987)


Internet Site web de James Petras : http://petras.lahaine.org