Les Françaises

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LA DEUXIÈME VAGUE FÉMINISTE EN FRANCE BILAN DE LA LCR


I/ 1970-1980 : phase d’expansion et de grandes conquêtes.

La deuxième vague féministe en France est née en 1970, dans la foulée du grand mouvement social de Mai 1968 (mouvement étudiant, puis grève générale des salariés des deux sexes). L’ébranlement de la société française fit surgir de nouveaux mouvements sociaux : le mouvement féministe, le mouvement homosexuel, le mouvement écologiste etc. Mais sur le plan politique, la droite est restée au gouvernement jusqu’en 1981, date de l’arrivée de François Mitterrand à la présidence de la République et d’une majorité de gauche (notamment PS, PC) à l’Assemblée nationale. Dans l’opposition, présence d’une extrême gauche très active et très divisée entre des courants maoïstes fascinés par la lutte « armée » et les trostkistes. La LCR très présente dans la jeunesse scolarisée, cherche à s’implanter parmi les salariés et à faire émerger une opposition de gauche dans les syndicats etc. Le PCF, force politique principale dans le mouvement ouvrier jusqu’au début des années 1970, est un PC de tradition très stalinienne. Jusqu’en 1975 le PCF comme la Confédération Générale du Travail (CGT), sous son influence, ont considéré le féminisme comme « petit-bourgeois », voire comme une force impulsée par la droite pour diviser le mouvement ouvrier. Ce qui explique, en retour, le sectarisme d’une partie du mouvement féministe, à l’égard du mouvement ouvrier et des organisations politiques en général.

1) Conditions d'émergence de ce mouvement

- hausse de la scolarité des filles

- croissance du salariat féminin

- découverte d'une nouvelle technique de contraception (la pilule) et d'avortement : la méthode "Karman"

- Mai 68 et la politisation de la jeunesse

- le décalage entre les promesses d'égalité pour les filles et la réalité : les filles considérées comme au service des hommes, dans la famille, la sexualité, la vie politique etc.

2) Les différents courants

Il faut noter qu’à l’époque tous les courants du féminisme se situent dans une perspective générale et partagée d’un changement de société considéré comme prochain.

- le féminisme de la différence : la « féminitude », valorisée comme créativité spécifique des femmes dont les racines seraient à chercher du côté de la biologie.

- le féminisme "radical" : le travail domestique analysé comme la base matérielle de l’exploitation économique de toutes les femmes quelles que soient leurs appartenances sociales ; les femmes constituent une classe exploitée par les hommes ; l’oppression patriarcale profite économiquement et directement à tous les hommes, de la même manière ; refus de toute alliance avec des mouvements sociaux mixtes.

- le féminisme "luttes de classe" : toutes les femmes sont opprimées mais pas de la même manière, l’exploitation de classe traditionnelle (opposant capital/travail) interférant avec l’oppression patriarcale. Nécessité de combiner l’action autonome du mouvement féministe avec l’action unitaire avec d’autres mouvements sociaux, avec celle notamment du mouvement ouvrier.

3) Les thèmes de lutte principaux

- liberté et gratuité de l'avortement et de la contraception, liberté de disposer de son corps (liberté sexuelle et choix d'orientation sexuelle, le mouvement de libération homosexuel faisant son apparition par ailleurs).

- luttes contre les violences

- critique de la division traditionnelle du travail dans la sphère domestique et le monde professionnel.

- affirmation que « le privé est politique »

- autonomie du mouvement des femmes

4) La LCR.

- Après des débats houleux, la LCR apporte son soutien au mouvement féministe « autonome », en 1971-1972.

- La LCR contribue à l’animation du courant féministe « luttes de classe », en participant à des revues proches d’elle, en essayant de tourner les groupes femmes vers les campagnes de masse ; présence dans des structures unitaires comme le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC). Contribution au débat théorique (cf. plus haut) et politique. Par exemple nous avons défendu une certaine idée de l’autonomie du mouvement des femmes différente de celle des féministes radicales pour lesquelles l’autonomie était synonyme de séparatisme et de non mixité systématique. Pour nous, cela signifie autonomie par rapport à l’État, aux institutions religieuses, aux appareils des partis mais pas par rapport à la lutte des classes. Cela veut dire également que les femmes dirigent leurs luttes et ne se voient pas imposer d’autres priorités que la défense des droits des femmes.

- Dans la LCR des militantes favorables à la tenue de réunions non mixtes à tous les niveaux de l’organisation sont minoritaires dans le débat. Une partie d’entre elles quittent la LCR au milieu des années soixante-dix.

- 1977 : création par les féministes de la LCR de la revue Les Cahiers du féminisme. Ce n’est que progressivement que cette revue sera considérée par la direction de l’organisation comme une revue de la Ligue. Elle sera publiée entre 1977 et 1998, (avec quelques mois d’interruption en 1980). Cette revue qui aura un écho bien au delà des rangs de la LCR avait plusieurs objectifs : diffuser le féminisme au sein de la LCR et dans l’ensemble du mouvement ouvrier (notamment dans les syndicats) ; approfondir le débat théorique et politique avec l’ensemble des courants du mouvement féministe. Cette revue très vivante (où l’on trouvait des reportages sur les luttes, des critiques de livres etc.) avait un très grand souci d’écrire dans une langue claire, simple, compréhensible par un public non averti. Elle s’arrêtera faute d’avoir pu trouver une relève suffisante parmi la jeune génération militante de la LCR.

* Pour connaître les positions de la LCR, cf. brochure L’oppression des femmes et la lutte pour leur émancipation publiée en 2000, disponible sur internet  sur le site Europe solidaire sans frontières : www.europe-solidaire.org.

II/ 1981-1995 : le mouvement féministe sur la défensive (alternances gauche/droite cf. annexe 2)

1) Le féminisme légitimé : En 1981, l’arrivée de la gauche au gouvernement se traduit par la création d’un Ministère des droits de la femme dirigé par Yvette Roudy et la promulgation de plusieurs lois en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes. En 1982, sous la pression du mouvement féministe, une loi permet le remboursement de l’avortement et en 1983, une loi sur l’égalité professionnelle est votée. Faute de sanctions pour les entreprises, elle sera très peu appliquée.

2) Offensive néolibérale

La politique du Ministère des droits de la femme peut être considérée comme une « vitrine » : elle masque la politique économique et sociale du gouvernement qui favorise ouvertement le temps partiel et décide la création d’une allocation parentale pour le troisième enfant équivalente aux minima sociaux (1985), mesure qui sera étendue ensuite par la droite pour le deuxième (1994), puis le premier enfant. Pour faire reculer le chômage, les femmes les moins qualifiées et les moins payées sont incitées à se retirer du marché du travail pour élever leurs enfants à la maison, pendant trois ans. Parallèlement les modes de garde individuels pour les moins de trois ans sont encouragés au détriment des crèches collectives. Ainsi, en 1994, la droite à nouveau majoritaire, crée l’allocation de garde d’enfants à domicile (AGED) qui permet un allègement d’impôts très important pour les couches sociales privilégiées. La gauche revenue au gouvernement ne la supprime pas.

3) Les luttes :

Face à l’austérité, à l’apathie des directions syndicales et à leurs divisions, les salariés des deux sexes entrent en lutte et s’organisent dans des « coordinations » :

- Après les étudiants en 1986, ce sont les cheminots qui entrent en lutte en 1988.

- et fait totalement nouveau, plusieurs luttes de femmes salariées du tertiaire se développent entre 1989 et 1993 et s’organisent au plan national dans des coordinations, dans lesquelles, parfois, elles prennent la direction (infirmières, institutrices, impôts, assistantes sociales). Ces luttes restent malgré tout très isolées.. Dans des secteurs où les femmes sont censées travailler par « vocation et dévouement », elles revendiquent des hausses de salaire et la reconnaissance de leurs qualifications professionnelles.

4) Le mouvement féministe :

Face à cette offensive contre le droit à l’emploi des femmes et des médias qui laissent entendre que les femmes n’ont plus à se plaindre, qu’elles ont tout obtenu, le mouvement féministe est divisé et sur la défensive. Doit-il ou non se laisser annexer par le Ministère des droits de la femme ou garder son indépendance ? Plusieurs militantes féministes se laissent séduire... Les féministes de la LCR pèsent de tout leur poids dans le sens inverse.

- 1982 : grande initiative unitaire (Assises sur les femmes au travail et le droit au travail des femmes), sous l’impulsion du courant « féministe lutte de classes » qui rassemble, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, des féministes du Mouvement pour le Planning familial, des syndicalistes féministes de différents syndicats, des militantes féministes de différentes associations, pour interpeller le gouvernement de gauche sur sa politique. Cette initiatives est boycottée par une partie des féministes ...Après cela, il y a plusieurs années d’atomisation et de repli du mouvement féministe dans des associations spécialisées par thème ou locales.

Néanmoins, face à des évènements graves (plusieurs viols de femmes dans les transports en commun sans réaction du public) et l’offensive des commandos d’extrême droite à l’entrée des hôpitaux ou des cliniques pour tenter d’empêcher les femmes d’avorter, des militantes « féministes lutte de classe », membres ou non de notre organisation créent différentes associations pour relancer l’activité féministe unitaire :

- 1985 : création, avec des militantes du Planning, du Collectif féministe contre le viol. Leur action, conjointement à celle d’autres associations comme l’AVFT (Association contre les violences faites au femmes au travail), aboutira à une série de circulaires et de lois sur la question des violences : contre les abus sexuels sur les enfants (1989); contre le harcèlement sexuel (1992), contre les violences domestiques.

- 1989 : création de l’association « Elles sont pour », à l’occasion de la célébration du quarantenaire de la publication du livre de Simone de Beauvoir : Le deuxième sexe.

- 1990 : création de la CADAC (Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception) qui réunira le Planning Familial, l’Association nationale des centres d’orthogénie, etc. Cette association, grâce à son travail de vigilance et de mobilisation contre les commandos d’extrême droite, obtiendra en 1993 une loi créant un délit d’entrave à l’IVG. Et surtout une amélioration de la loi sur l’avortement (2000) : délai pour l’IVG de 14 semaines au lieu de 12 ; possibilité pour les mineures d’avorter sans l’autorisation des parents à condition d’avoir un autre adulte comme référent etc.

5) La parité en politique :

- 1992 : en France, publication du livre de Françoise Gaspard (PS) et d’Anne Le Gall : Au pouvoir citoyennes, Liberté, égalité, Parité.

En Europe, au sommet d’Athènes (novembre), des personnalités féminines de gauche et de droite se prononcent pour une représentation paritaire des hommes et de femmes dans les assemblées élues.

- 1993 : le 10 novembre, un manifeste signé par 288 hommes et 289 femmes est publié dans le journal Le Monde en faveur de la parité. Pendant plusieurs années, la question de la parité sera le seul sujet qui trouvera un écho, dans les grands médias. Cependant ce sujet est loin de faire l’unanimité et d’être considéré comme une question prioritaire par toutes les féministes !

Un nouvel alinéa sera introduit dans le préambule de la Constitution, et adopté en 2000 : il précise : « La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats et fonctions ». Par ailleurs, une nouvelle loi électorale prétend introduire la parité des candidatures pour les élections à un tour et à la proportionnelle. Pour les grandes élections, comme celle de l’Assemblée nationale, les partis sont sanctionnés financièrement s’ils ne respectent pas la parité. En 2002, le PS et l’UMP (la droite) ont préféré payer des amendes. En France, il y a 77 femmes à l’Assemblée nationale sur 577 sièges, soit 12 % de femmes !

6) la LCR :

A travers la revue Les Cahiers du féminisme notamment et ses militantes dans différentes associations ou syndicats, la LCR interviendra pour faire reconnaître le fait que le féminisme n’est pas dépassé, qu’au contraire la mobilisation des femmes est indispensable sur tous les terrains pour défendre leurs droits. En 1987, une grande fête est organisée pour les dix ans des Cahiers du féminisme en présence de personnalités féministes de différents courants et associations ; ce qui témoigne du rôle charnière que nous avons joué au cours de cette période difficile.

Sur la question de la parité, la rédaction de la revue se joint à la bataille d’opinion pour féminiser la vie politique mais s’oppose à l’adoption de la parité comme principe constitutionnel. Nous sommes pour des mesures d’action positive en faveur des femmes en politique, pour faire respecter le principe d’égalité mais contre l’inscription de « la » différence dans une constitution. La majorité de la LCR adoptera, elle, le mot d’ordre de parité au détour d’un congrès sans débat approfondi.

En 2000, une conférence nationale de la LCR portera sur la question de la prostitution et sur l’altermondialisation. Une minorité de l’organisation était favorable à la reconnaissance des personnes prostituées en tant que « travailleuses du sexe », la majorité considérant la prostitution comme le résultat de l’oppression des femmes et l’expression d’une violence contre les femmes (cf. brochure publiée en 2003).

III/ 1995- 2002 : un nouveau cycle de luttes ; le mouvement ouvrier et les autres mouvements sociaux en recomposition chaotique.

Après de nombreuse manifestations très dynamiques contre les commandos d’extrême droite et la mise sur pied d’un gouvernement de choc par Chirac, après son élection à la présidence de la république en mars 1995 dans lequel l’Opus dei était directement représenté, démarrage d’un mouvement social de très grande ampleur.

- 24 novembre 1995 : 40 000 personnes dans la rue, pour le droit à l’emploi des femmes, contre les attaques des commandos d’extrême droite, contre l’ordre moral, à l'initiative de la CADAC, à l'appel de plus de 140 organisations, (associations, partis, syndicats). Grande manifestation à Paris où se mêlent plusieurs générations de femmes, mixte, et très unitaire : pour la première fois le PCF et la CGT appellent à cette manifestation aux côtés des associations féministes.

- Novembre-décembre 1995 : grand mouvement de grève , notamment dans la fonction et le secteur publics contre la réforme de sécurité sociale. La France bloquée par la grève dans les transports publics etc. Les femmes très mobilkisées. Le gouvernement sort de la crise politique et sociale grâce au ralliement de la Confédération française du travail (CFDT) au projet du gouvernement.

- 1996-1997 : la lutte des sans papiers s’amplifie ; pétition de masse contre les nouvelles restrictions à l’accueil des étrangers en France

- 1997 : 2000 personnes (une majorité de femmes) participent aux Assises pour les droits des femmes : création du Collectif national pour les droits des femmes (CNDF).

- mars 1997 : la gauche redevient majoritaire à l’assemblée nationale.

- novembre 1997 : le CNDF organise une manifestation pour le droit à l’emploi des femmes, contre le temps partiel imposé, pour la baisse du temps de travail pour tous et toutes, dans le contexte de la mise en place des lois Aubry pour la réduction du temps de travail à 35 h (RTT). A partir de là, il organise une campagne contre le temps partiel imposé etc. en liant cette revendication à l’exigence d’une véritable RTT, et obtient l’arrêt des subventions aux entreprises qui embauchent à temps partiel bien que par ailleurs les lois Aubry conduisent à une aggravation de la flexibilité. Cette manifestation, bien que modeste, sera très importante symboliquement : elle sera la seule organisée sur la question de la baisse du temps de travail pour tous et toutes !

- 1998 : premières journées féministes de formation intersyndicale

Pour la première fois depuis le début des années 1980, cette grande vague de mobilisation redynamise l’ensemble des mouvements sociaux et met à l’ordre du jour de nouvelles perspectives politiques. Dans la foulée de 1995, se crée de nombreuses associations pour défendre les « sans droits » : Agir contre le chômage (AC) ; le Droit au logement (DAL) ; les collectifs pour défendre les sans-papiers etc. et ATTAC qui va être le creuset de la mobilisation altermondialiste et dans laquelle s’organisera une commission Genre et mondialisation. Dans ces associations dont la structure est hybride et complexe – cartels à plusieurs niveaux d’organisations diverses mais aussi rassemblements d’individus - on retrouve des syndicalistes, des militants des deux sexes déçus par la gauche traditionnelle ou militants dans l’extrême gauche, des militantes féministes etc. C’est dans ce contexte que se crée le Collectif national pour les droits des femmes (CNDF)

Le CNDF n’est pas un organisation féministe unifiée ; c’est une fédération de diverses associations, syndicats ou organisations politiques réunis dans un seul but : organiser la lutte unitaire pour les droits des femmes. L’éventail politique représenté y est très large. On y fonctionne au consensus. C’est dire si la prise de décision est compliquée dans ce genre de collectif. Cette fédération rencontre les mêmes problèmes que ceux d’autres associations crées sur le même modèle (cf. ATTAC) : comment assurer l’égalité entre les personnes qui y militent à titre individuel et les portes-paroles des organisations diverses ? Comment assurer un consensus entre des militantes radicales plutôt « à la gauche de la gauche » et la gauche traditionnelle qui est elle-même éclatée entre plusieurs courants etc.

Mais le CNDF a rencontré un problème spécifique, celui d’être ignoré – comme l’ensemble du féminisme « lutte de classe » dont il est globalement porteur - par les médias au profit d’autres associations ou personnalités plus médiatiques, dans la mesure où elles ne contestent pas l’ordre social dominant.

Les militantes de la LCR ont joué un rôle majeur dans l’animation du CNDF ou de l’activité féministe dans ATTAC ou les syndicats.

2000 : la Marche mondiale des femmes contre les violences et pauvreté donnent lieu à plusieurs manifestations en France et en Europe

IV/ 2002-2006 : anciens et nouveaux obstacles

2002 : échec de la gauche aux élections présidentielles ; le candidat de l’extrême droite (Le Pen) arrive second au 1er tour des présidentielles. Percée de l’extrême gauche et en particulier de notre candidat O. Besancenot. Au 2ème tour des présidentielles, pour faire échec à l’extrême droite, 80 % des électeurs votent pour le candidat de la droite : Chirac. Depuis, les attaques de la droite n’ont pas cessé contre le système des retraites par répartition, contre les entreprises publiques, contre le droit du travail et pour l’extension de la précarité etc. Cela a suscité de nombreuses grèves, notamment contre la réforme des retraites en 2003, qui ont abouti à un échec. En 2004, la gauche gagne les élections régionales et européennes. En 2005, après une campagne de masse très unitaire (où les féministes parviennent à occuper une place non négligeable), le non de gauche l’emporte, malgré le rouleau compresseur médiatique, contre le traité constitutionnel (TCE) soumis au référendum. En 2006, très grand mouvement de la jeunesse, en liaison avec le salariat, contre le contrat première embauche (CPE), qui cette fois remporte un succès. La configuration complexe des mouvements sociaux en recomposition permanente est de plus en plus traversée et polarisée par l’exigence croissante de voir les mobilisations contre le libéralisme déboucher sur une recomposition et une alternative politique, et par les débats que cela suscite dans les partis.

Contrairement aux années soixante-dix, le mouvement féministe doit s’affirmer dans un contexte marqué par le chômage de masse, la montée du racisme et des mouvements identitaires et religieux réactionnaires, un climat de guerres justifiées au nom d’une prétendue lutte contre le terrorisme international etc. Dans ce cadre, certains militant-e-s peuvent être tenté-e-s de considérer le féminisme comme un luxe inutile. Par ailleurs les féministes sont confrontées à d’autres difficultés :

- L’illusion de l’égalité : illusion très courante chez les jeunes scolarisées, avant l'entrée sur le marché du travail, sauf pour les lesbiennes ou les jeunes femmes descendantes de parents migrants. Ceci n’est pas nouveau mais cela se confirme. Par ailleurs on assiste depuis plusieurs années à la formation de jeunes féministes par le biais des études et recherches féministes. Très au fait des débats les plus théoriques, peu d’entre elles s’investissent dans une pratique militante.

- De nouveaux courants réactionnaires sont apparus :

a) réapparition de courants différentialistes sous la pression des mouvements religieux et de leurs courants fondamentalistes, mais également de certains psychanalystes. Au nom de la loi divine ou de la défense d’un « ordre symbolique » intouchable, il faudrait respecter la « différence des sexes », des tâches entre hommes et femmes et l’ordre familial traditionnel. C’est l’ordre moral et sexuel patriarcal qui est revalorisé, contre la demande d’égalité émanant des couples homosexuels, et contre l’idée suivant laquelle le féminin et le masculin sont le résultat d’une construction sociale (le genre).

b) le « postféminisme » : des femmes privilégiées (intellos et artistes) confondant liberté des femmes et marchandisation du corps, demandent la reconnaissance légale de la prostitution et sa réglementation. Pour elles, il n’y a plus de rapports d’oppression entre hommes et femmes. Nous serions dans une société où nous serions, tous et toutes, libres de vivre comme nous le souhaitons, indépendamment des contraintes sociales, à part les « malheureuses » femmes qui vivent dans les quartiers « d’immigrés » ou dans les pays « sous-développés ». Pour ces femmes, revendiquer une répression de la violence sexuelle reviendrait à faire le jeu de l’ordre moral. Ces personnalités empruntent de nombreux éléments de leurs discours au « post-féminisme » très développé en Amérique du Nord.

A l’inverse, le CNDF a participé à la manifestation unitaire de décembre 2002 pour l’abolition de la prostitution et à la campagne internationale contre la prostitution à l’occasion du Mundial en Allemagne.

c) le féminisme bourgeois : la droite aujourd’hui défend les droits des femmes ...cadres à l’emploi et à se décharger sur d’autres femmes (précaires et souvent étrangères) des tâches domestiques qu’elles ne veulent et/ou ne peuvent plus faire.

- De nouvelles divisions :

- 2003 : grande manifestation unitaire le 8 mars pour soutenir l’action de l’association Ni putes, Ni soumises qui a réussi à faire connaître par une marche de plusieurs mois dans toute la France, les discriminations et les violences subies par les jeunes filles dans les quartiers populaires. On pouvait espérer à cette date la jonction entre la génration féministe issue de 1968 et la nouvelle génération. Malheureusement, le succès médiatique et leur absence de compréhension de l’importance de « l’autonomie » d’un mouvement en faveur des femmes, elles ont cédé aux sirènes du pouvoir et du PS.

Depuis, certaines féministes prétendent lutter contre un « ennemi principal ».

- Pour les unes, la lutte contre « l’islamophobie » est prioritaire. C’est la raison pour laquelle elles ont pris la défense des filles voilées à l’école et dénoncé la loi contre les signes religieux à l’école votée en 2004 par la majorité et le PS. C’est la raison pour laquelle, elles militent au sein du mouvement « Nous sommes les indigènes de la République» ou « Une école pour toutes et tous ». La grille de lecture de ce courant est centrée quasi exclusivement sur les discriminations « postcoloniales ».

- D’autres au contraire (comme l’association « Ni putes, ni soumises » crée en 2002, ou le mouvement français pour le Planning familial, ou l’UFAL (Union des familles laïques etc.) ont soutenu la loi sur le voile à l’école pour faire échec à ce qu’elles considèrent comme un risque majeur pour « la République » : la montée des intégrismes religieux dans le monde et en France.

- Sous notre impulsion, le CNDF a refusé de prendre position pour ou contre la loi, pour éviter de se diviser. Par contre il a décidé de mener plusieurs combats de front : contre le racisme, contre l’ordre moral préconisé par les courants dominants dans les religions mais également contre les politiques libérales (ce que refuse de faire NPNS) et contre les inégalités économiques et sociales qui se sont aggravées considérablement dans la population et qui alimentent les discriminations que subissent les femmes, en particulier celles des milieux populaires et qui ont le plus souvent des parents immigrés.

Dans le CNDF, nous avons insisté sur la nécessité de prendre en compte la pluralité des oppressions et de leurs effets combinés et cumulatifs.

La manifestation du 6 mars 2004 en région parisienne été organisée dans un climat de tensions extrêmes.

Avant et après le débat sur le voile, le CNDF a été à l’initiative d’une campagne contre les violences contre les femmes qui s’est appuyée sur une enquête nationale publiée en 2000 sous la direction de Maryse Jaspard qui indiquait que 10 % des femmes étaient victimes de violences diverses dans le cadre conjugal et que 48 000 femmes étaient violées chaque année en France. Les résultats de cette enquête ont fait l’objet d’une remise en cause médiatique systématique de la part des « post-féministes ». Le CNDF travaille sur un projet de loi « intégrale » sur le modèle de la loi espagnole, en axant en priorité sur la prévention et l’aide aux victimes. Cette campagne se démarque très clairement des campagnes « sécuritaires » du gouvernement, à l’inverse de celle menée par une association comme « Ni putes, ni soumises » qui s’est laissée enfermer par la droite et le PS, dans un discours sécuritaire ciblé contre les jeunes garçons des banlieues. La campagne du CNDF insiste, quant à elle », sur l’existence de ce type de violences dans toutes les sphères de la société et pas seulement dans les milieux populaires d’origine africaine ou nord-africaine comme certain-e-s ont voulu le faire croire après la mort de la jeune Sohane, brûlée vive en octobre 2002 en région parisienne. La mort de Marie Trintignant en juillet 2003 suite aux coups reçus de la part d’un chanteur connu a contribué malheureusement à donner un certain écho à cette campagne.

- Un dernier courant très minoritaire émerge autour de la pensée queer essentiellement chez les jeunes universitaires et les militant-e-s des groupes qui militent prioritairement contre les discriminations à l’égard des minorités sexuelles : la remise en cause des identités sexuées figées s’accompagne malheureusement en France de deux traits négatifs : la mise entre parenthèses des rapports de domination de genre et de classe ; d’une dénonciation virulente d’un féminisme caricaturé pour les besoins de la cause comme « victimaire et essentialiste ». Ce qui témoigne soit d’une ignorance grossière, soit d’une mauvaise tout aussi regrettable.

La tenue d’une rencontre intitulée « Alternatives féministes » en décembre 2005 à l’initiative du CNDF a permis de faire le point sur les difficultés rencontrées ces dernières années dans le militantisme féministe, mais cela n’a pas encore permis de trouver les forces pour surmonter les nouveaux défis qui s’offrent aux féministes :

1) Comment assurer le renouvellement des générations ?

2) Comment faire lien en particulier avec les jeunes femmes dans les quartiers populaires ? Comment lutter contre le « virilisme » exacerbé de certains garçons des banlieues en situation d’échec sur de nombreux terrains, sans tomber des dénonciations récupérables par le discours sécuritaire ?

3) Comment accéder aux médias ouverts aux « post-féministes » qui ont comme première cible les militantes féministes considérées comme « ringardes ».

4) comment favoriser travail conjoint du CNDF et de la Marche mondiale des femmes en France sur le mode de la complémentarité et non de la concurrence ?

Dans la LCR

Ce débat sur la question du voile s’est déroulé dans un climat passionnel qui a divisé l’ensemble des mouvements sociaux, des partis de gauche ou d’extrême-gauche et la LCR. Les féministes de la LCR ont été divisées mais la majorité d’entre elles s’est reconnue dans la position adoptée majoritairement par la direction nationale en janvier 2004 résumée par le slogan « ni voile, ni loi ». A cette occasion, les militantes qui défendaient la position minoritaire ont préféré quitter le « secrétariat femmes ».

Néanmoins, dans la LCR, une nouvelle équipe du secrétariat femmes s’est reconstituée avec une majorité des jeunes camarades (dont 2 hommes) et un noyau de militantes plus ou moins anciennes dans la direction du travail féministe. Cette équipe s’est aguerrie au cours de l’année 2003-2004 dans les débats très vifs à l’intérieur et à l’extérieur de l’organisation ; dans le militantisme de masse aussi bien dans le CNDF, les syndicats, le Planning familial, la CADAC, Attac, la Marche mondiale, la Coordination féministe pour une autre Europe, etc. Par ailleurs, nous avons remis sur pied un système de formation au niveau élémentaire et au niveau d’un stage national cadres, séances de formation que nous avons assurées de manière assez collective. Nous participons activement à l’Université d’été tous les ans. 5 militantes du secrétariat femmes font partie de la direction nationale, une du bureau politique. Enfin, le principe de la parité pour la direction nationale a été adopté en novembre 2003 et semble lui aussi porter ses fruits, même si son application n’est pas très simple.

Le relais féministe entre générations, dans la LCR, est en train d’être passé et bien passé. Enfin une bonne nouvelle !


ANNEXE 1

Evènements et débats ayant marqué le mouvement féministe en France (1970-1995)

I) 1970-1980 : création, expansion du mouvement féministe et grandes conquêtes

Août 1970 : une dizaine de féministes vont ranimer

la flamme en hommage à la femme inconnuedu soldat .

- septembre 1970 : publication aux éditions Maspéro de Libération des femmes, année zéro,

1970 : l’autorité paternelle remplacée par l’autorité parentale.

5 avril 1971 : publication dans le Nouvel Observateur (hebdomadaire de gauche, d’un appel de 343 femmes connues déclarant avoir avorté.

- Des « groupes femmes » se créent dans les villes et les quartiers et progressivement des « commissions femmes syndicales » .

Novembre 1972 : procès de « Bobigny » : une jeune mineure et sa mère passent en procès pour avoir recouru à l’avortement clandestin. Défendues par Gisèle Halimi, avocate de gauche et de renom, elles gagnent leur procès.

La justice ne peut plus appliquer les lois en vigueur datant de 1920 et 1923 qui interdisent et l’avortement et la contraception par des peines de prison très lourdes etc.

1972 : signature du programme commun de la gauche : la gauche .

A partir de cette date, les femmes deviennent un enjeu électoral pour la gauche et la droite.

1973 : création du mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), mouvement mixte et unitaire(seule la CGT et le PCF refusent d’y participer).

1974 : le président Pompidou meurt. Valéry Giscard D’Estaing (droite libérale) est élu président face à F. Mitterrand (candidat de la gauche qui a signé le Programme commun en 1972).

il crée le « Secrétariat d’Etat à la condition féminine ».

1974, nouvelle loi autorisant la contraception pour les mineures et son remboursement.

1975 : nouvelle loi sur le divorce plus libérale

1975 : loi provisoire pour 5 ans qui autorise « l’interruption volontaire de grossesse » (IVG) avec de nombreuses restrictions (Les lois de 1920 et 1923 ne sont pas abrogées). gauche etc.)

1978 : rupture du Programme commun, échec de la gauche aux élections législatives. 2 grandes manifestations nationales (environ

1979 : 2 manifestations de 50 000 personnes chacune ont lieu à l’automne 1979, pour obtenir la levée des restrictions de la loi Veil concernant l’absence de remboursement, les délais légaux pour avorter, la reconnaissance d’une clause de conscience pour les médecins etc ; l’une (non mixte) est appelée par un collectif de personnalités féministes, l’autre mixte par des collectifs unitaires et soutenue par les organisations d’extrême gauche et de gauche.

1979 : nouvelle loi définitive sur l’IVG

1980 : nouvelle loi sur le viol. La définition de ce crime est élargie

II) 1981- 1995 : le mouvement féministe légitimé, puis sur la défensive

1981 : arrivée de la gauche au gouvernement ; création d’un ministère des droits de la femme dirigé par Yvette Roudy.

1982 : , sous la pression du mouvement féministe, une loi permet le remboursement de l’avortement ;

1982 : 2000 personnes réunies pour des Assises sur les femmes au travail et le droit au travail des femmes, sous l’impulsion du courant « féministe lutte de classes » dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.

1983 : une loi sur l’égalité professionnelle est votée.

1983, création d’un délit de discrimination sexiste inspiré du délit de discrimination raciale ; la France ratifie la convention internationale sur l’élimination des discriminations à l’égard des femmes.

1985, la discrimination contre les homosexuels devient un délit. - création d’une allocation parentale pour le troisième enfant,

- 1994 mesure étendue ensuite par la droite pour le deuxième enfant(1994), puis le premier enfant.

1985 : création, avec des militantes du Planning, du Collectif féministe contre le viol. Leur action, conjointement à celle d’autres associations comme l’AVFT (association contre les violences faites au femmes au travail), aboutira à une série de circulaires et de lois sur la question des violences : contre les abus sexuels sur les enfants (1989); contre le harcèlement sexuel (1992), contre les violences domestiques.

1989 : création de l’association « Elles sont pour », à l’occasion de la célébration du quarantenaire de la publication du livre de Simone de Beauvoir : Le deuxième sexe.

1990 :création de la CADAC (Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception) qui réunira le Planning Familial, l’Association nationale des centres d’orthogénie, etc. Cette association obtiendra en 1993 une loi créant un délit d’entrave à l’IVG. Et surtout une amélioration de la loi sur l’avortement (2000) : délai pour l’IVG de 14 semaines au lieu de 12 ; possibilité pour les mineures d’avorter sans l’autorisation des parents à condition d’avoir un autre adulte comme référent etc. 1994, la droite à nouveau majoritaire à l’assemblée nationale crée l’allocation de garde à domicile (AGED) qui permet un allègement d’impôts très important pour les couches sociales privilégiées. La gauche revenue au gouvernement en 1997 ne la supprime pas.

III) 1995-2002 : un nouveau cycle de luttes et une nouvelle dynamique pour les mouvements sociaux

IV) 2002-2006 : l’offensive anti-libérale, de nouveaux courants réactionnaires, de nouvelles divisions et de nouveaux défis.


ANNEXE 2

droite/gauche, alternances (1968-2002)

1) 1968-1981 : la droite au pouvoir

- Depuis 1958, la droite n’a pas cessé de gouverner dans le cadre de la Vème République.

- 1969 : De Gaulle démissionne, le non l’ayant emporté au référendum

- 1969 : G. Pompidou devient le nouveau président de la République

- 1974 : nouvelles élections présidentielles, Pompidou ayant décédé ; Valéry Giscard D’Estaing (droite libérale) gagne les élections contre F. Mitterrand candidat de la gauche.

2) 1981- 1986 : Mitterrand devient président, la gauche majoritaire à l’Assemblée nationale

3) 1986-2002 : cohabitation entre la droite et la gauche

- 1986-1988 : Mitterrand président de « gauche », mais en 1986, la droite l’emporte aux élections législatives. La droite est majoritaire à l’Assemblée

- 1988-1993 : Mitterrand réélu président ; nouvelles élections législatives, la gauche l’emporte

- 1993-1995 : Mitterrand président mais de nouvelles législatives donnent la droite majoritaire. Chirac premier ministre.

- 1995-1997 : Chirac est élu président en 1995 sur le thème de la lutte « contre la fracture sociale ». La droite détient tous les pouvoirs. Mais après le mouvement social de 1995 etc. Chirac décide de dissoudre l’Assemblée en 1997.

- 1997-2002 : Chirac président, mais l’Assemblée nationale passe à gauche et Lionel Jospin devient premier ministre.

4) 2002-2006 : Chirac élu au 2ème tour avec 80% des voix. Les électeurs ont voté pour lui pour faire échec au candidat de l’extrême droite arrivé second au 1er tour. Les élections législatives confirment la victoire de la droite.

2004 : la gauche gagne les élections régionales et européennes

2005 : La majorité des électeurs se prononcent à 55% contre le traité constitutionnel européen, sur une base de gauche.

Jusqu’à maintenant, en dehors des mouvements sociaux, les électeurs n’ont pas trouvé d’autres solutions pour contester les politiques néolibérales (austérité, flexibilité, chômage etc.) d’alterner droite et gauche traditionnelle. Auront-ils un autre choix en 2007 ? Telle est la question.