La contribution historique du marxisma à l'analyse de la domination des hommes

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A. Marx et Engels ont été les premiers à suggérer que le statut des femmes soit une donnée importante dans l'évaluation des sociétés humaines. Ils affirment que la domination des hommes s'est développée pour des raisons historiques et qu'il est à la fois possible et nécessaire d'améliorer le statut des femmes.
1. Contributions d'Engels avec L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat.
2. Voir l'analyse d'Eleanor Leacock des intuitions et limites d'Engels dans l'introduction à la version de International Publishers.

B. Marx et Engels ont également préparé le terrain à l'analyse des relations hommes-femmes et de l'organisation de la famille car ils ont dépassé les économistes politiques contemporains en reconnaissant que la production pour l'échange n'était qu'un aspect mineur et transitoire de l'existence humaine. Quelques citations prouvent la richesse de leur analyse:

"Selon la conception matérialiste, le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l'histopire, c'est la production et la reproduction de la vie immédiate. Mais, à son tour, cette production a une double nature. D'une part, la production de moyens d'existence, d'objets servant à la nourriture, à l'habillement, au logement, et des outils qu'ils nécessitent; d'autre part, la production des hommes mêmes, la propagation de l'espèce." Engels, Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat.

"La condition première de toute histoire humaine est naturellement l'existence d'êtres humains vivants. Le premier état de fait à constater est donc la complexion corporelle de ces individus et les rapports qu'elle leur crée avec le reste de la nature. Nous ne pouvons naturellement pas faire ici une étude approfondie de la constitution physique de l'homme elle-même, ni des conditions naturelles que les hommes ont trouvées toutes prêtes, conditions géologiques, orographiques, hydrographiques, climatiques et autres. Toute histoire doit partir de ces bases naturelles et de leur modification par l'action des hommes au cours de l'histoire." Marx & Engels. L'idéologie allemande

"La façon dont les hommes produisent leurs moyens d'existence, dépend d'abord de la nature des moyens d'existence déjà donnés et qu'il leur faut reproduire. Il ne faut pas considérer ce mode de production de ce seul point de vue, à savoir qu'il est la reproduction de l'existence physique des individus. Il représente au contraire déjà un mode déterminé de l'activité de ces individus, une façon déterminée de manifester leur vie, un mode de vie déterminé. La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu'ils sont. Ce qu'ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu'ils produisent qu'avec la façon dont ils le produisent. Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production." Marx & Engels. L'idéologie allemande

C. Le concept de Marx de la théorie de la valeur différait de celui de ses contemporains car il reconnaissait que cette manière d'établir la valeur n'était pas seulement une spécificité historique du capitalisme, mais aussi une critique des relations sociales capitalistes. En système capitaliste, seul le travail qui est échangé contre du capital est du travail productif qui produit de la valeur. Par conséquent, le travail humain en coopération est déguisé et contrôlé par l'échange d'objets. En effet, le genre de travail le plus important accompli par les êtres humains (production pour le plaisir, pour la vie, par pure créativité) ne produit aucune valeur sous le capitalisme (Cf les Théories de la plus-value). Cette reconnaissance ouvre la voie à un rejet total des normes qui dévalue le travail historiquement assigné aux femmes.

D. L'accent mis par les marxistes sur les rapports de production plutôt que sur les forces de production ouvre la voie à une analyse du pouvoir, des sexes, de la race et des conflits sociaux ainsi qu'à un rejet du déterminisme technologique ou économique. Deux ouvrages retirent cet aspect dynamique de la théorie marxiste: S.H. Rigby, Marxism and History: A Critical Introduction (New York: St. Martin's, 1987) et Richard Miller Analyzing Marx: Morality, Power and History (Princeton University Press, 1984). Une théorie qui se concentre sur les rapports, les contradictions et les transformations peut potentiellement éviter l'impasse de la soumission des femmes due à des raisons biologiques, pour aborder les véritables différences de manière non hiérarchique.

E. De plus, Nancy Hartsock souligne que la distinction marxiste établie entre apparence et essence, circulation et production, abstrait et concret, qui conduit à la notion de "points de vue" diamétralement opposés ouvre la voie à une analyse poussée du rôle spécial des femmes dans la lutte pour la transformation socialiste. De la même manière, "la catégorie marxiste du travail, incluant comme elle le fait les interactions avec d'autres êtres humains et avec le monde naturel, peut permettre de dépasser la dichotomie entre nature et culture" qui a paralysé tant d'études sur le rôle des femmes1.

Nous savons cependant que beaucoup de disciples de Marx et d'Engels ont interprété d'autres aspects de leurs travaux pour justifier la primauté des forces productives et des conflits qui apparaissent directement au point de production de la valeur, c'est-à-dire des marchandises. Il y a incontestablement chez Marx et Engels des formules qui justifient cette démarche, liées à d'autres limitations théoriques qui ont perduré dans la tradition marxiste et érigé des barrières à notre théorie et à notre pratique de la libération des femmes.

A. L'une de ces limitations vient de ce que Marx et Engels n'ont jamais entièrement échappé au présuposé victorien de leur société selon lequel la plupart des relations entre les sexes étaient naturelles et que la nature était d'un ordre inférieur à la culture. Quoique Marx ait correctement noté que la première division du travail s'est effectuée entre hommes et femmes, il a erronément associé cela aux rapports sexuels, réduisant l'éventail complexe et variable des rôles sexuels dans les familles d'avant les classes aux rapports sexuels "normaux" et à la procréation, et suggérant que la division du travail dans la famille est "naturelle". Par conséquent, il a conclu que la division du travail n'était devenue "véritablement" significative que lorsque est apparue la division entre le travail manuel et intellectuel. Il a donc laissé échapper l'occasion d'incorporer les relations entre sexes et les systèmes sexuels dans la théorie de la production et des conflits sociaux. Marx et Engels partageaient beaucoup des préjugés androcentriques de leur époque, y compris l'homophobie, les stéréotypes sur l'agression sexuelle des hommes et le désir des femmes de monogamie, ainsi que l'idée que les hommes avaient un désir naturel de transmettre leur propriété à leurs enfants males.

B. Malgré les nuances dans les analyses historiques concrètes de Marx et malgré les tentatives ultérieures d'Engels pour expliquer que Marx et lui n'avaient quelquefois accordé trop d'importance aux facteurs économiques que pour souligner certaines rapports que la plupart de leurs contemporains ont ignoré, Marx et Engels - et par la suite leurs disciples encore plus qu'eux - ont eu tendance, dans leurs affirmations théoriques, à mettre l'accent sur les conflits aux points de production et d'échange comme principale ou unique source de changements dans la société de classes. Quand des marxistes essayèrent plus tard d'ajouter les femmes dans ce schéma, ils limitèrent leur analyse à la relation directe ou dérivée des femmes aux moyens de production. La théorie marxiste n'était pas conçue essentiellement pour expliquer les différences entre personnes qui ont des rapports similaires aux moyens de production, ni même pour expliquer pourquoi un groupe particulier pouvait parvenir à un rapport privilégié aux moyens de production. Au contraire, le marxisme visait à expliquer comment une minorité de personnes contrôlait la vie de la majorité par le biais de leur contrôle des ressources de production. Alison Jaggar écrit:

"De manière à expliquer ceci, le marxisme traditionnel s'est concentré sur les êtres humains par rapport à la production des marchandises et, dans ce rapport, bien entendu, les gens n'apparaissent que comme des membres d'une classe comme la bourgeoisie ou la petite-bourgeoisie. Ils sont asexués (et n'ont pas de race). De sorte que les femmes sur le marché ne sont perçues que comme des travailleurs et non des travailleuses...

Par conséquent, les femmes qui travaillent au foyer n'ont pas de place indépendante dans l'analyse marxiste du capitalisme; leur position de classe découle de celle de leurs père et maris... Il en résulte un panorama de la réalité sociale essentiellement aveugle aux rapports entre sexes.

Les féministes argumentent que beaucoup de manifestations de l'oppression des femmes ne sont pas contenues dans les catégories de l'économie politique marxiste. Les femmes partagent des expériences communes de l'oppression qui, bien qu'elles soient médiées par la classe, la race et l'appartenance à une ethnie, dépassent cependant les divisions de classe. Toutes les femmes peuvent être violées, battues par les hommes à la maison, être considérées comme des objets sexuels et harcelées; toutes les femmes sont avant tout responsables du travail domestique, et toutes les femmes qui ont des enfants sont considérées comme ayant la responsabilité principale de ces enfants; et pratiquement toutes les femmes qui travaillent sur le marché ont des emplois typiquement féminins Dans toutes les classes, les femmes ont moins d'argent, de pouvoir et de loisirs que les hommes."2

C. Parce qu'ils n'ont pas compris la dynamique de la question sexuelle, beaucoup de Marxistes ont été amenés à supposer que la seule ou du moins la principale cause de l'oppression des femmes résidait dans la marginalité sociale de leur travail et de la nature privée des produits et services fournis par les femmes. Cette vision économiste a systématiquement conduit à des erreurs de prévision: par exemple, que l'entrée des femmes dans le travail public éliminerait les différences entre rôles sexuels et détruirait la famille bourgeoise; que les employeurs remplaceraient la main-d'oeuvre féminine bon marché par des hommes quand ce serait dans leur intérêt; qu'un fort mouvement ouvrier ou l'abolition du capitalisme conduirait à la pleine intégration des femmes dans les luttes et progrès sociaux. Jaggar affirme que de telles prédictions erronées découlent de l'absence de catégories dans le marxisme permettant d'analyser les sexes:

"Les catégories marxistes traditionnelles n'étaient pas conçues pour capter les caractéristiques principales de la division sexuelle du travail, et elles ne sont vraisemblablement pas capables de le faire. Dans l'économie publique, par exemple, il y a en réalité une séparation nette entre les emplois jugés appropriés pour des hommes et ceux qui sont considérés comme acceptables pour des femmes; hommes et femmes sont rarement côte à côte à effectuer le même travail. Les catégories de la théorie marxiste, aveugles aux rapports entre sexes, masquent ce fait plus qu'elles ne le révèlent. De manière plus grave, les catégories marxistes centrales ne s'appliquent pratiquement pas au foyer, lieu traditionnel du travail des femmes. La théorie marxiste se concentre en premier lieu sur la production et définit le travail au foyer, surtout le travail au foyer/ménager du capitalisme, comme hors production. Au contraire, le travail au foyer est défini comme reproduction, c'est-à-dire reproduction de la puissance de travail humain."

Le marxisme reconnaît clairement la nécessité sociale de ce travail des femmes. Il reconnaît explicitement le fait évident selon lequel la société ne pourrait se prolonger sans consommation ni procréation. Cependant, contrairement à l'examen minutieux qu'il fait de la production, le marxisme n'offre guère d'analyse théorique de ces deux aspects de la vie sociale, comptant plutôt sur une compréhension intuitive.

Beaucoup de marxistes ont d'abord cru que lorsque les femmes auraient des emplois rémunérés, elles deviendraient les égales des hommes de leur classe. L'énorme puissance de transformation du capitalisme, avec sa tendance à entraîner tous les échanges de travail dans le système des marchandises, créerait les conditions nécessaires à la libération des femmes. Ceci ne s'étant pas produit, l'attention fut portée sur la persistance du travail non rémunéré des femmes. Ceci conduisit à un long débat sur la nature productive ou improductive du travail des femmes au foyer et de l'éducation des enfants. Ultérieurement, le document reprendra le débat sur le travail productif par rapport au travail improductif, abordant les arguments de Mariarosa Dalla Costa et d'autres qui argumentent que le travail des femmes contribue à la plus-value puisqu'il permet aux capitalistes de payer le travail des hommes en-dessous de son coût réel de reproduction. Nous passerons également en revue les arguments selon lesquels le travail des femmes est socialement nécessaire mais sans valeur, et les théories qui soulignent la fonction idéologique ou psychologique de la domination masculine pour discipliner, diviser et "acheter" la classe ouvrière.3

Le débat sur le travail productif est resté trop limité. Lorsqu'ils ont tenté d'expliquer pourquoi les femmes ne se sont pas libérées en quittant la famille et en entrant sur le marché du travail, par exemple, les théoriciens ont blâmé à tour de rôle la pression de l'idéologie capitaliste, la nature répressive de la famille comme instrument de reproduction du capitalisme, ou la création par le capitalisme d'un double marché du travail. Beaucoup d'entre eux souffraient des faiblesses habituelles du fonctionnalisme: d'abord la confusion entre la raison pour laquelle une chose se produit et la manière dont elle fonctionne dans un système donné; ensuite, la supposition que la société fonctionne de manière mécanique et logique dans l'intérêt du groupe dominant. Les marxistes économistes ont eu des difficultés particulières à expliquer pourquoi les patrons ne remplaçaient pas, chaque fois que c'était possible, une main-d'oeuvre masculine chère par une main-d'oeuvre féminine bon marché: quand certaines féministes radicales ont affirmé que les patrons en avaient été empêchés par la résistance des ouvriers défendant leurs privilèges, ces marxistes se sont retranchés sur l'idée que les capitalistes sont capables d'écarter les profits à court terme afin de préserver les conditions plus générales de reproduction de classe, c'est-à-dire de maintenir la famille de la classe ouvrière.

Mais aujourd'hui, en Grande-Bretagne et en Amérique, ce sont des gens de droite marginaux et non des dirigeants de société ou les politiciens les plus influents, qui s'opposent à l'expansion du travail des femmes et de la garde des enfants, (quoique ces deux groupes fassent souvent des aliances temporaires pour s'opposer au financement par l'Etat de garderies). Certains marxistes continuent à tort de confondre le programme de la droite et celui des capitalistes; d'autres se sont abrités derrière de vagues formulations sur les "contradictions" du capitalisme. Tous refusent les preuves empiriques avancées par les féministes radicales selon lesquelles la plus forte opposition à la participation massive des femmes au travail provient de sections de la population active. Leur incapacité à accepter ce fait permet à Heidi Hartmann et Ann Foreman d'affirmer que les ouvriers essaient de confiner les femmes à la maison pour conserver les services personnels de leurs femmes et atténuer leur propre aliénation.4 En le niant systématiquement, les marxistes n'ont pas été, jusqu'à présent, capables de fournir une analyse nuancée des origines et de l'évolution de la revendication d'un salaire ménager et de législation protectrice.

D. Un autre aspect de la pensée marxiste qui a posé problème pour l'étude des femmes est sa perception plutôt linéaire du progrès qui entre parfois en conflit avec la compréhension marxiste des contradictions. Produits de leur époque, Marx et Engels n'ont pu s'empêcher d'inclure dans leur théorie certains éléments de la vision que le XIXe siècle avait du progrès. Quoiqu'ils l'aient moins fait que leurs contemporains, ils ont eu tendance à penser en termes unilinéraires et unilatéraux la "marche" vers une société sans classes, décrivant les événements comme historiquement ou "objectivement" progressistes. L'incapacité des marxistes à éliminer cette tendance a provoqué des difficultés dans notre analyse de la situation des femmes. Car, à maintes reprises, les développements qui favorisaient l'expansion de la technologie, l'extension des droits démocratiques aux hommes (ouvriers compris) et la consolidation des organisations de travailleurs ont sapé la position des femmes et les ont simultanément rendu plus dépendantes des hommes. Les grandes révolutions bourgeoises des XVIIe et XVIII siècles élargirent les droits démocratiques des hommes et ouvrirent la voie à la solidarité de la classe ouvrière masculine, mais en réalité, elles supprimèrent les possibilités que les femmes avaient auparavant d'exercer un pouvoir politique et économique. Les grands succès dans l'organisation de l'American Federation of Labor (fédération américaine du travail) au début des années 1900 avaient conduit à une législation protectrice qui priva beaucoup de femmes de bons emplois et rendit les femmes de la classe ouvrière beaucoup plus dépendantes de leurs maris. Dans beaucoup d'anciens pays coloniaux, les femmes se sont retrouvées plus isolées et avec davantage de travail lorsque les hommes ont été entraînés dans les relations économiques modernes et ont bénéficié des nouvelles technologies.

Une partie du problème ici vient de la vision incomplète et unilatérale qu'ont beaucoup de marxistes des intérêts des travailleurs. Ils ont souvent mesuré les "victoires" ou pertes des travailleurs uniquement du point de vue des travailleurs syndiqués, ignorant le fait que les intérêts des femmes, des minorités raciales opprimées et des secteurs colonisés pouvaient être atteints par certaines "victoires" des premiers. Le moins qu l'on puisse dire, c'est que nous avons sous-estimé la portée des atteintes aux femmes et aux minorités raciales. Les marxistes ont minimisé les intérêts des travailleurs en tant que sexe, ignorant le nombre de grèves dirigées par des hommes contre des femmes travailleuses et l'opposition persistante de la classe ouvrière aux droits démocratiques des femmes, parfois appelées de façon un peu légère de "fausse conscience".

E. Nous avons aussi systématiquement sous-estimé ou minimisé l'étendue et l'irréductibilité de la domination des hommes et de l'oppression des femmes dans un grand nombre de contextes, y compris non économiques. Le contenu et la forme de l'oppression des femmes semble, au moins à première vue, remarquablement cohérent à travers le temps et l'espace. Comme les Nations Unies l'indiquent, les femmes représentent la moitié de la population mondiale, mais elles accomplissent les deux tiers des heures de travail, gagnent un dixième des revenus globaux et ne possèdent qu'1% des propriétés.

Il est difficile d'expliquer l'étendue et la nature de cette oppression par des intérêts économiques ou par l'analyse de classe traditionnelle. L'essentiel de l'oppression n'est pas économique, et la participation des hommes à la domination masculine dépasse souvent les intérêts de classe. Ruth Milkman et d'autres ont démontré l'extraordinaire persistance des stéréotypes concernant le travail, stéréotypes qui sont rarement remis en cause quand cela va à l'encontre des intérêt des travailleurs. Les syndicalistes hommes ont, en permanence, refusé d'essayer de syndicaliser les femmes ou de défendre les intérêts spécifiques des femmes, même lorsque ce refus divisait les travailleurs, alors que les travailleurs hommes et femmes ont accepté des stéréotypes définissant les "bonnes" et les "mauvaises" femmes qui ont empêché les femmes de jouer un rôle actif dans les luttes ouvrières. L'étude de Blewett sur la grève des cordonniers de 1860 révèle que les dirigeants de la grève, par ailleurs militants et honnêtes, étaient prêts à trafiquer les votes, intimider les autres travailleurs et mentir à propos de l'heure des réunions afin d'exclure les revendications des femmes.5

L'oppression des femmes semble motivée par des pulsions intenses et irrationnelles, prenant des formes violentes qui ne correspondent pas à la logique sous-jacente qui expliquent bien des conflits de classe. Au Moyen Age, près d'un demi million de femmes ont été brûlées comme sorcières. Dans des endroits aussi divers que Bangkok, la Thaïlande et le Nicaragua, près de 50% des hommes battent leurs femmes ou compagnes. A Quito, en Equateur, on estime à 80% le nombre de femmes battues. Aux Etats-Unis, tous les jours, quatre femmes meurent sous les coups d'un amant ou d'un mari. Dans beaucoup d'endroits au Moyen-Orient et en Afrique, les organes génitaux des femmes sont mutilés pour garantir leur virginité et restreindre leur capacité d'éprouver du plaisir. Dans pratiquement toutes les sociétés connues, les femmes sont soumises au viol. En Inde, il est courant de brûler les jeunes femmes ou de les tuer pour leur dot; en Chine, l'infanticide des fillettes se pratique encore à la campagne.6 L'incroyable étendue et intensité de la violence sexuelle, y compris avec l'association fréquente de l'activité sexuelle à l'agression et à la mort, nécessite une explication théorique et des actions pratiques. Toute analyse qui traite les meurtres en masse et les tortures infligées aux femmes comme un éphiphénomène de la lutte de classe mérite d'être rejetée comme elle l'est par les victimes de cette violence.

Finalement, l'analyse de classe traditionnelle n'explique pas pourquoi la violence des hommes existe clairement dans des sociétés qui ne sont pas divisées en classes ou qui prétendent avoir progressé vers l'abolition de celles-ci. Quoique la domination des hommes ne soit pas universelle, elle semble précéder le développement d'inégalités socio-économiques extrêmes qui conduisent aux classes et à l'émergence de l'Etat.

III L'incapacité du marxisme à expliquer ces phénomènes ainsi que d'autres a conduit certains a affirmer que la domination des hommes précède les classes et l'emporte sur elles. Beaucoup de théoriciennes féministes ont suggéré que l'analyse de classe est insuffisante et que nous avons besoin de nous tourner, du point de vue théorique et pratique, vers l'analyse des relations entre sexes et des systèmes de famille et de parenté.

A. Certaines théoriciennes prétendent que la catégorie d'analyse fondamentale devrait être le système de rapports entre les sexes. La prochaine version de ce texte discutera les travaux de Gayle Rubin, Shulamith Firestone, Susan Brownmiller, Nancy Chodorow et d'autres qui affirment que les distinctions entre sexes structurent pratiquement tous les aspects de l'existence sociale humaine et produisent à la fois le modèle et la métaphore de la plupart des autres inégalités de pouvoir.7

La plupart de ces théories de la différence sexuelle sont cependant fondées sur des suppositions concernant la nature universelle et l'étendue de la subordination des femmes. De telles suppositions sont fondées sur des observations erronées et des généralisations a-historiques.

Tout d'abord, beaucoup d'observateurs des sociétés non occidentales ont tout simplement été incapables de se débarrasser de leur propres préjugés culturels. Les ethnographes masculins ont eu recours à des informateurs masculins, acceptant toute remarque peu flatteuse de ces derniers à l'égard des femmes comme la réalité sociale, et ignorant tout commentaire également désobligeant fait par les femmes sur les hommes.8 Un certain nombre d'anthropologues sont récemment retournés aux sources anthropologiques initiales pour diverses cultures et se sont rendu compte que les "maîtres" n'avaient pratiquement parlé que des activités et des prérogatives des hommes, ignorant ou minimisant les activités équivalentes des femmes, leurs droits, et les sytèmes de prestige.9 Chez les Ashanti pré-coloniaux, par exemple, "le poste de chef d'Etat est occupé par une femme", mais dans les compte-rendus de la vie ashanti, ceci est souvent "mentionné en passant, désigné par le nom trompeur de "reine mère", quoiqu'elle ne soit jamais la femme du roi, et pas nécessairement sa mère. Elle n'obtenait pas ce poste grâce à sa relation par rapport à lui; en fait, c'est elle qui le nommait et qui le précédait dans la hiérarchie de l'Etat.'10

Un second problème dans la collecte d'exemples intra-culturels "prouvant" l'universalité de la domination masculine tient à la nature a-historique des preuves avancées. Il y a deux zones géographiques où l'extrême domination des hommes sur les femmes dans une société sans Etat est bien documenté: la Mélanésie et l'Amérique du Sud. Mais la Mélanésie est une région où une différentiation socio-économique et de statut a eu lieu rapidement avant les observations des Occidentaux et où le statut des femmes semble s'être détérioré par rapport à la situation antérieure.11 En Amérique du Sud, le pouvoir politique avait été décentralisé12 et l'on se trouvait dans une situation (atypique) d'extrêmes pressions démographiques et de guerres.13 Dans les deux cas, le statut inférieur des femmes doit être relié à des tensions et des pressions résultant de transformations économiques, politiques et démographiques, et non d'une dynamique hommes-femmes universelle. En fait, un examen attentif montre que beaucoup de cas de domination masculine dans les sociétés "primitives" semblent avoir évolué sous la pression du commerce ou de la guerre à la suite de contacts avec des groupes en expansion ou sous l'impact direct du colonialisme.14

Enfin, il y a des exemples de sociétés dans lesquelles l'asymétrie entre sexes est difficile ou impossible à discerner. Chez les Mbuti, par exemple, "les hommes et les femmes se considèrent comme égaux en tout à l'exception de fait fondamental qui est que, alors que la femme peut faire (et à l'occasion fait) pratiquement tout ce que l'homme fait, elle peut faire une chose que l'homme ne peut faire: donner la vie."15 Et Peggy Sa,nday décrit cinq sociétés qui offrent ou offraient des "scénarios pour le pouvoir des femmes".16

Pourtant, le féminisme radical a deux intuitions fondamentales: l'omniprésence de l'inégalité sexuelle et l'incapacité des théories ne la prenant pas en compte à analyser l'un des principaux axes de toutes les inégalités sociales. On trouve une expression plus nuancée de ces intuitions et de leurs implications pour le marxisme chez Alison Jaggar, Feminist Politics and Human Nature. Selon elle, le féminisme socialiste prétend que:

"nos vies "intérieures", ainsi que nos corps et notre comportement, sont structurés par le sexe; que cette structuration par le sexe n'est pas innée mais imposé socialement; que les caractéristiques spécifiques qui sont imposées sont systématiquement reliées au système d'organisation de la production sociale qui prévaut historiquement; que cette structuration de nos vies "intérieures" se produit quand nous sommes très jeunes et est renforcé au cours de l'existence dans une série de domaines différents; et que ces structures de caractères masculins et féminins relativement rigides sont un élément très important pour le maintien de la domination des hommes."

Les féministes socialistes affirment également qu'il y a un modèle (pattern) historique dans les relations entre sexes qui requiert une analyse de l'exploitation et de la lutte similaire à celle que les marxistes réservent normalement aux classes:

"Le groupe qui contrôle a forcé les groupes subordonnés à accomplir du travail sexuel, de procréation et émotionnel pour lui; il a défini quel travail était fait et de quelle manière; il a bénéficié de manière disproportionné du travail des groupes subordonnés; et il a utilisé le travail accompli par les groupes subordonnés pour accroître davantage son contrôle sur ces groupes... Les féministes socialistes croient que le groupe dominant dans la production des enfants et dans la satisfaction sexuelle et émotionnelle a toujours été composé d'hommes de manière prédominante quoique non exclusive, et que le groupe engagé dans la production a toujours été composé de femmes de manière prédominante et quasi exclusive... Selon les marxistes, l'exploitation est une plus-value imposée, non payée, dont les producteurs ne contrôlent pas la production... Par conséquent, tant que les hommes en tant que groupe contrôlent le travail des femmes en tant que groupe, et tant qu'ils en retirent des avantages essentiels, les féministes socialistes considèrent les hommes comme un groupe ou une classe qui exploite les femmes en tant que groupe ou classe."

"Les féministes socialistes affirment donc que les ressources productives de la sociétés incluent la capacité humaine à accomplir une grande variété de tâches. L'une des plus importantes de ces ressources productives, historiquement, a été la capacité des femmes à avoir des enfants. Par conséquent, pour les féministes socialistes, la lutte éternelle pour contrôler les ressources productives de la société a toujours inclus une lutte pour contrôler la capacité de reproduction des femmes. Cette lutte s'est déroulée non seulement entre hommes de classes économiques différentes, mais également entre hommes et femmes. Dans la mesure où les hommes et les femmes ont eu des rapports différents aux ressources productives de la société, on peut considérer cette lutte comme une lutte de classes...C'est une lutte dans laquelle les hommes et les femmes se sont trouvés dans des camps différents en tant que groupes, quoique pas nécessairement en tant qu'individus."

Cette lutte, selon l'analyse féministe, ne peut être comprise tant que les marxistes relègueront la "reproduction" à la sphère "naturelle" ou la traiteront comme une simple scène où les "véritables" acteurs - les producteurs et ceux qui s'approprient la plus-value - entrent en conflit. Rosalind Petchesky écrit:

" Production" et "reproduction", travail et famille, loin d'être des territoires aussi distants que la lune et le soleil ou que la cuisine et l'usine, sont en réalité des modes intimement reliés qui se reflètent l'un sur l'autre et se produisent souvent dans les mêmes espaces sociaux, physiques et même psychiques... Non seulement la reproduction et la parenté, ou la famille, ont leurs propres produits, techniques, modes ou organisations et rapports de force historiquement déterminés, mais la reproduction et la parenté sont elles-mêmes intégralement liées aux rapports sociaux de production et à l'Etat; elles redéfinissent en permanence ces rapports."17

Comment alors définissons-nous et analysons-nous le système de reproduction? Si ce n'est pas une toile de fond inchangée quelque soit le mode de production, ce n'en est pas pour autant le reflet passif. En effet, les changements dans la reproduction sont souvent critiques pour l'apparition de nouveaux systèmes de production. Des changements dans les taux de fécondité, les systèmes de mariage et les mécanismes de la domination des hommes ont souvent conduit à l'accumulation de surplus et l'apparition de nouvelles élites, ou ont modifié de manière décisive le pouvoir relatif des classes ennemies. Une fois que nous admettons que ces changements dans la reproduction ne sont pas "naturels", nous devons cesser de les considérer comme simples toiles de fond à des variables "importantes", et nous demander quelle dynamique sociale influence le taux de fécondité, l'extraction de surplus des femmes et des enfants, la disponibilité de travail masculin, etc. Dès que nous posons cette question, il devient clairement absurde de répondre que tous ces phénomènes sont des produits des rapports entre classes: le rapport de force entre les sexes et les générations aide à façonner les rapports entre classes.

Comme les marxistes ont généralement été incapables d'incorporer l'analyse de ces relations de reproduction dans leur explication de la dynamique des classes, beaucoup de théoriciennes féministes ont été amenées à produire une théorie séparée des rapports entre sexes. Ann Ferguson et Nancy Folbre, par exemple, affirment que nous devons trouver une manière d'analyser les relations de "production sexuelle-affective" qui organisent l'éducation des enfants et les soins prodigués aux adultes. Elles soulignent que, dans la plus grande partie de l'histoire, ce travail a été confié aux femmes.

"Cette division du travail n'est pas une division neutre... C'est une division opprimante, basée sur l'inégalité et renforcée par les rapports sociaux de domination. Parmi les inégalités caractéristiques se trouvent une journée de travail plus longue avec moins de récompenses matérielles et affectives que pour les hommes , moins de contrôle au niveau des décisions familiales, et moins de liberté sexuelle combinée à moins de satisfactions sexuelles. La socialisation dans la production sexuelle-affective est également associée à des restrictions sur les choix disponibles et sur la rémunération que les femmes peuvent obtenir en travaillant hors du foyer."18

De plus, cette division du travail a ses propres origines matérielles, ses rapports de production, une dynamique caractéristique, et des contradictions internes. La force de travail est clairement extraite au travers des relations au sein du foyer et des rapports de parenté bien avant d'être organisée par l'esclavage ou le travail salarié; les différences d'accumulation de surplus résultant du travail des femmes et des enfants conduisent à des différences sociales entre foyers et groupes de parenté; une "superstructure" idéologique aide à l'extraction par les hommes du surplus de travail des femmes.; et ce processus s'accompagne de conflits persistants entre sexes. Les mécanismes de domination des hommes sur les femmes renforcent également les rapports hiérarchiques entre hommes. Les restrictions imposées aux femmes ne découlent pas simplement des intérêts et désirs immédiats d'hommes pris individuellement, mais également du fait que toute la structure sociale dépend d'une forme particulière de production sexuelle-affective.

Puisque la domination des hommes prend des formes si concrètes, apparues si tôt et érigées en système, Folbre affirme que le terme "accompagnement" à la société de classe ou "système de contrôle" secondaire "des femmes qui naît des rapports de classe du capitalisme ou/et d'autres modes de production."19 manque de précision Elle suggère que, puisque l'un des principaux éléments de la définition marxiste du mode de production concerne la manière dont le surplus de temps de travail est récupéré et qui l'obtient, nous devrions également comprendre le patriarcat comme un mode de production, puisque le patriarcat implique l'appropriation du surplus de travail des femmes au profit des hommes. Selon elle, la meilleure manière de comprendre la dynamique du patriarcat et sa continuité, est de nous concentrer sur les questions utilisées par les marxistes pour identifier un mode de production: comment les relations sociales sont-elles organisées pour l'appropriation et la distribution du surplus de travail? Quelle est la dynamique de contrôle dans un ensemble donné de relations sociales? Qui en bénéficie et qui paie pour cela?

Ce sont des questions utiles car elles attirent l'attention, au-delà des processus psychologiques et idéologiques, sur les forces et rapports de production de la domination masculine. Dans cette analogie, les forces de production inclueraient la puissance de travail des femmes (définie selon l'usage marxiste traditionnel comme incluant l'éducation de la travailleuse et, en l'élargissant un peu, sa socialisation en tant que sexe l'amenant à se spécialiser dans certains types de travaux), la technologie de reproduction, le soin des enfants et le travail ménager, et la capacité de reproduction des femmes, comprenant les luttes des femmes pour le contrôle de leurs corps. Les rapports de production inclueraient les structures de contrôle de la puissance de travail et de reproduction des femmes, les formes d'organisation des exploiteurs et des exploitées, les contrôles juridiques sur la femme, etc.

"Un mode de production patriarcal peut être défini comme un ensemble distinct de rapports sociaux, incluant le contrôle des moyens de production, mais n'y étant pas limité, qui structure l'exploitation des femmes et/ou des enfants dans une formation sociale qui peut inclure d'autres modes de production, dont aucun n'est nécessairement dominant (p. 330)."

La conceptualisation du contrôle masculin des femmes comme mode de production est une analogie puissante et très utile dans la mesure où elle attire notre attention sur le fait que la production, la distribution et les significations des rapports entre sexes représente un système dynamique. Mais, en posant des questions aussi précises, elle révèle ses propres limites: dans un mode de production de parenté, les rapports et forces de la domination masculine sont qualitativement différents de ceux rencontrés dans un mode de production féodal ou capitaliste. Ferguson et Folbre soulignent bien que le système d'extraction de la plus-value caractéristique du capitalisme entre de plus en plus en conflit avec l'extraction de plus-value caractéristique du "patriarcat", terme par lequel elles semblent indiquer tous les systèmes non capitalistes de domination masculine. En cherchant à définir le patriarcat de manière à pouvoir inclure les systèmes basés sur le travail au foyer, le travail des plantations et le travail à l'usine, Folbre recourt à une définition du patriarcat qui ressemble davantage à une définition de la société de classes en général plutôt qu'à un mode de production particulier.

"Le contrôle patriarcal des moyens de production patriarcaux... peut inclure: (1) le capital, la terre, les maisons, équipements de la ferme ou du foyer possédé ou contrôlé par les patriarches; (2) les moyens de subsistance tels que les salaires ou tout autre revenu contrôlé par les patriarches; et (3) les moyens de reproduction tels que les capacités de reproduction des femmes, qui sont soumises au contrôle patriarcal. (p. 330)"

Mais cette longue liste ne ressemble à aucun mode de production décrit par les marxistes. Les marxistes décrivent un mode de production en identifiant les forces spécifiques de subsistance et production qui recoupent une matrice spécifique de rapports de coopération et de coercition. La liste de Folbre inclut beaucoup des variables que les marxistes analysent pour distinguer les modes de production entre eux. Mais nous n'utiliserions jamais une liste aussi générale pour définir un mode de production. Quoique le terme "patriarches" puisse par exemple correspondre à l'unité de pouvoir masculin au foyer et de contrôle social général tel qu'on le trouve dans les sociétés lignagères patrilocales hiérarchisées, il ne rend pas compte de la dynamique de contrôle du capitalisme et il assimile les capitalistes qui contrôlent le travail rémunéré des femmes aux maris ou idéologies qui contrôlent le travail des femmes dans le privé.

Il y a de nombreux avantages à analyser les manières dont les rapports patriarcaux aident à établir un mode de production et façonnent ses conflits caractéristiques. En fin de compte, cependant, l'idée que le patriarcat en soi constitue un mode de production présente de grosses déficiences théoriques. D'un certain point de vue, la définition est bien trop vague, comme nous l'avons expliqué. Dans un mode de production patriarcal, tous les hommes dominent-ils toutes les femmes? Les Noirs américains dominent-ils les Américaines blanches, les ouvriers dominent-ils les femmes de la classe supérieure? S'il est vrai que l'oppression des femmes signifie que toutes les femmes peuvent être violées, il est également vrai que leur classe et leur race rendent certains hommes particulièrement vulnérables à des accusations de viol. Si les hommes ont certains avantages par rapport à toutes les femmes, de quelles manières ces avantages sont-ils limités par la classe et la race? La notion de patriarcat en tant que mode de production ne fournit pas d'instruments conceptuels clairs pour répondre à ces questions.

La subordination des femmes prévaut dans toutes les sociétés inégalitaires, mais elle varie énormément dans ses formes et ses structures, elle est imposée par des agents différents, et elle s'applique inégalement à différents types d'hommes et de femmes. Dans les sociétés lignagères, par exemple, il y a de grandes différences dans les droits et les obligations des soeurs et des épouses, des mères et des belles-filles. Dans les sociétés étatiques, des différences semblables divisent les femmes de classes différentes, même si, en apparence, elles jouent des rôles identiques: le travail ménager est très différent quand il est accompli par une femme de la classe moyenne ou supérieure, sans parler de l'utilisation d'une domestique payée.

Si le terme "patriarcat" regroupe beaucoup trop de variantes dans les rapports et forces de domination des hommes sur les femmes, il est également utilisé, et souvent par les mêmes auteurs, de façon trop étroite pour servir de concept d'analyse global. Folbre argumente ainsi: "L'exploitation patriarcale peut être définie ... en termes de surplus de temps de travail, soit la différence entre le temps de travail consacré par les gens et le temps incorporé dans les produits qu'ils consomment eux-mêmes." De façon similaire, Harriet Fraad, Stephen Resnick et Richard Wolff tentent d'appliquer des mesures économiques "précises" du surplus de travail au foyer.20 Mais lorsqu'ils commencent à le faire, ils réduisent les rapports de force complexes entre hommes et femmes à un modèle économique simpliste des hommes s'appropriant tout le travail d'une femme à l'exception de celui nécessaire à la reproduction de son existence. Bien qu'une telle construction théorique mette correctement l'accent sur la subordination des femmes au sein de la famille, elle est trop simpliste pour décrire les rapports des hommes à la famille, et ne parvient pas à cerner la complexité d'une définition du "surplus de travail", surtout dans des foyers avec enfants et personnes âgées.

Les hommes obtiennent des avantages matériels du travail domestique des femmes, mais d'appeler ceci la production et l'appropriation de "surplus de travail" laisse échapper une dynamique essentielle dans les inégalités entre sexes et selon l'âge. Les privilèges des hommes et leur domination sont réels, mais les hommes ne font pas, à proprement parler, de profit. Dans la société moderne, par exemple, les hommes aident les femmes et les enfants à un niveau supérieur à celui que ces derniers pourraient se permettre (comme le montrent les statistiques sur la pauvreté après le divorce) tout en obtenant leur travail et leur respect. Cependant, pour le service qu'ils reçoivent à la maison, les hommes paient le prix d'un attachement plus entier et plus permanent de la force de travail. Ils paient également un prix au travail: des concepts de "masculinité" sapent leur capacité à demander la sécurité au travail; les bas salaires des femmes abaissent les salaires de tous; l'existence de domaines de travail réservés rend les catégories entièrement masculines susceptibles d'être déplacées par des catégories "féminisées" moins chères.

Ce rôle des privilèges généraux des hommes dans le renforcement de la subordination de beaucoup d'hommes a également prévalu dans les sociétés de classe pré-capitalistes: dans les sociétés basées sur la chasse et la cueillette, par exemple, l'accès des hommes aux rôles adultes dépendait du mariage, car un homme ne pouvait se permettre de longues chasses parfois infructueuses sans une femme qui soit disposée à lui fournir nourriture et vêtements. L'institution de restrictions sur les choix de la femme au niveau sexuel et du mariage non seulement a subordonné les femmes, mais a également donné du pouvoir aux hommes âgés sur les jeunes qui ne pouvaient plus se marier en obtenant simplement le consentement d'une femme, mais devaient désormais passer par l'intermédiaire de son père. De façon similaire, dans les anciennes sociétés étatiques, les hommes sont devenus plus faciles à exploiter dans la sphères publique du fait du confinement des femmes à la sphère domestique.

Jane Humphries ajoute que le travail domestique des femmes a souvent permis à la classe ouvrière dans son ensemble de bénéficier d'un meilleur niveau de vie: tout le temps supplémentaire de la femme ne va pas au mari. Humphries affirme que tous les modes de production exigent un certain surplus de travail au-delà du coût de reproduction de l'individu pour la reproduction de la communauté et des liens de l'individu aux autres. Elle souligne que nous avons sous-estimé le rôle du travail domestique des femmes dans la promotion de la communauté de classe, la lutte contre l'individualisme, la transmission des traditions radicales et le développement d'une culture d'opposition. On peut critiquer son analyse dans le sens où elle surestime le soutien que les familles de la classe ouvrière accordent aux non travailleurs et sous-estime les privilèges dont bénéficient les hommes, mais elle argumente de façon convaincante que l'exclusion précoce des femmes mariées dans les syndicats ne correspond pas, comme l'analyse Heidi Hartman, aux intérêts matériels égoïstes de travailleurs individuels. Bien qu'elle ait renforcé le sexisme et affecté certaines femmes, l'adoption du travail au foyer a été "l'une des rares sources de contrôle de la classe ouvrière sur le surplus de travail" et "aussi l'une des rares tactiques qui pouvait être soutenue par l'idéologie bourgeoise.21 Ces complications suggèrent que le contrôle des hommes sur le travail des femmes est trop intrinsèquement lié à d'autres aspects de la production, de l'échange, et ne peut être pris séparément pour définir un mode de production.

Toute tentative de définir les rapports patriarcaux sur la base matérielle de l'extraction du surplus de travail des femmes par les hommes pose un autre problème: elle laisse entendre que les femmes de la classe supérieure ne sont pas un groupe opprimé ou exploité. Car si la définition d'un groupe exploité est basé sur le fait de savoir si les "membres d'un groupe consomment plus de travail (embodied) qu'ils n'en accomplissent (ce qui est en réalité fort différent d'un concept avec lequel beaucoup de féministes radicales semblent le confondre, selon lequel "les femmes font plus d'heures de travail que les hommes"), et si la première définition du patriarcat est exprimée par la différence entre le travail que les hommes reçoivent des femmes et les "manières" dont ils les paient, alors les femmes de la classe supérieure ne sont pas exoploitées selon ces critères. Dans ce cas, l'un des principaux avantages de la théorie du patriarcat (qui reconnaît que toutes les femmes partagent certaines formes fondamentales d'oppression) disparaît.

Je réserverais le concept de patriarcat à des cas spécifiques où le contrôle des femmes et des enfants par les hommes interfèrent avec une propriété productrice de richesse ou prépare son avènement. Dans certaines sociétés lignagères patrilocales par exemple, les chefs de famille masculins utilisent l'âge et les inégalités entre sexes pour extraire un surplus des femmes et des enfants du foyer. Ils utilisent ensuite ce surplus en fêtes, dons et échanges de dots hors du ménage, accumulant ainsi du nouveau travail, de nouvelles obligations et de nouveaux clients en dehors de la famille. Le travail des femmes et des enfants permet à certains chefs de devenir importants et d'employer leur rang et leur statut pour avoir un accès régulier au travail d'autres ménages. Dans ce processus, comme Engels l'a reconnu il y a plus d'un siècle, on peut dire que les femmes se situent dans un rapport de classe envers leurs maris. Dans l'Amérique coloniale, le lieu d'une grande partie de la production était le foyer et les hommes possédant des propriétés exerçaient leur pouvoir au travers de leur rôle au foyer: ils avaient littéralement un pouvoir paternel sur les apprentis et les serviteurs. De la même manière, dans la Turquie rurale du XXe siècle, les chefs de famille propriétaires terriens utilisent les prérogatives traditionnelles liées à l'âge et au sexe pour extraire du travail des membres de leur famille dans les ateliers de fabrication de tapis, aidant ainsi à la création d'un nouveau mode de production.22

Il est important de faire la distinction entre des cas de ce genre et d'autres formes de domination masculine, sans quoi nous passerions à côté de certaines complexités des relations entre sexes et classes. De manière typique, une fois qu'un groupe d'hommes a transformé l'expropriation du travail de leurs femmes en méthodes plus régulières d'extraction de travail en dehors du foyer, il y a moins de pression pour accroître la production domestique et l'extraction directe du produit de surplus provenant des femmes et des enfants décline. Cela peut cependant signifier que l'isolement et la dépendance de la femme s'accroît alors que son exploitation décroît. L'idéal du travail au foyer des femmes, par exemple, ne tend à apparaître que dans des systèmes familiaux où les relations entre sexes ont été séparées des mécanismes de consolidation de la propriété ou de l'extraction de surplus de produits et/ou de travail. Dans ces conditions, la domination masculine au sein de la famille commence à jouer un rôle très différent.

Quand le patriarcat est utilisé au sens plus général, comme synonyme d'un système omniprésent de domination masculine, c'est un terme qui correspond à la notion marxiste générique de société de classe et non à un mode de production particulier. Il décrit un ensemble de rapports qui a existé non pas durant toute l'histoire humaine, mais durant sa plus grande partie et il a été associé à d'autres formes de stratification. La domination masculine semble être un élément essentiel de toutes les sociétés à strates sociales, mais avec des rôles ou des formes différentes dans chacune. Elle doit être étudiée dans ses manifestations concrètes, dans son fonctionnement par des rapports de classe particuliers, des modèles spécifiques d'inégalité, d'extraction de surplus et de rapports de force. De la même manière que nous ne disons pas "la société de classe", nous ne devrions pas dire "le patriarcat" ou "la domination masculine".

La plupart des théoriciennes féministes reconnaissent que les rapports entre sexes ne peuvent jamais à eux seuls expliquer la répartition globale du pouvoir et des ressources dans la société moderne. Tout en ayant tendance à supposer (erronément) que le patriarcat s'intègre bien dans tous les modes de production antérieurs, elles tentent de s'attaquer au rapport plus problématique qui existe entre patriarcat et capitalisme. Ferguson et Folbre, par exemple, ont souligné à juste titre que "quand et si les enfants représentent un avantage économique pour le chef de famille masculin, les femmes sont particulièrement encouragées à avoir des enfants et fournir d'autres formes de production sexuelle-affective" (p. 322). Dans les formations sociétés antérieures, cela a mené à des mécanismes d'oppression des femmes plus directs et plus étendus que ceux qui existent dans le capitalisme moderne. Elles argumentent que le capitalisme crée de "nouvelles formes d'exploitation" (p. 327) dans la sphère économique, mais casse les anciennes formes d'exploitation dans la sphère de la production sexuelle-affective. Elles perçoivent donc le patriarcat et le capitalisme comme "deux systèmes complémentaires qui entrent de plus en plus en conflit". Dans un article ultérieur, Folbre note que, dans son évolution, le capitalisme dépend de moins en moins du travail familial, mais argumente que les rapports patriarcaux ont tendance à être "fortement complémentaires aux autres rapports de production basées sur les classes" (p. 333). Ceci conduit à une notion de doubles systèmes: deux modes de production séparés qui apparaissent indépendamment l'un de l'autre, puis se combinent.

Lorsqu'elle discute de l'interaction des deux systèmes, Folbre passe subtilement de la définition restreinte à la définition générale du patriarcat. Dans le mode de production patriarcal du début, affirme-t-elle, le contrôle des femmes est la principale variable qui détermine l'accumulation du surplus et l'apparition d'élites. "Tout comme le capitalisme fournit une incitation à la croissance économique en récompensant ceux qui "accumulent, accumulent", le patriarcat peut fournir une incitation à la croissance démographique en récompensant les patriarches qui "engendrent, engendrent" (p.333). Sous le capitalisme, le lien direct entre le contrôle sur la production sexuelle-affective, et les privilèges politiques et économiques est coupé. Mais, quoique le capitalisme ait sapé beaucoup des aspects du patriarcat traditionnel, il ne l'a pas fait disparaître. Nous continuons à voir une "répartition du pouvoir et des privilèges économiques dans la société contemporaine [qui] semble cohérent avec l'existence de positions de classe contradictoires suggérées par la combinaison du patriarcat et du capitalisme comme modes de production. Pour certaines femmes, les privilèges de la classe de la famille font contrepoids aux désavantages de la classe sexuelle, tandis que d'autres femmes sont doublement ou triplement désavantagées" (p. 334). Soudain, le patriarcat devient un adjectif au lieu d'un nom, et pourtant, elle continue à insister sur son indépendance fondamentale: "le capitalisme patriarcal (...) peut représenter une seule formation sociale comprenant deux modes de production qui se combinent et se façonnent l'un l'autre".

Mais cet amalgame théorique déforme le concept de formation sociale, terme utilisé pour désigner une manifestion concrète d'un mode de production dominant en un lieu et à une époque donnés. C'est aussi une manière peu satisfaisante de traiter l'interdépendance de la classe et du sexe. L'idée de deux systèmes indépendants et combinés qui quelquefois entrent en conflit et quelquefois se renforcent mutuellement ne nous permet pas d'explorer les origines communes de la domination masculine et de la stratification socio-économique. J'affirme que les deux systèmes ne peuvent être séparés dans leur apparition et que leurs conflits périodiques sont mieux expliqués par le concept marxiste de contradiction: les processus nécessaires pour maintenir un ensemble de rapports sociaux détruisent en même temps certains aspects de ces rapports. Il y a un modèle dans la combinaison du sexe et de la classe qui ne peut être expliqué que si les deux éléments coexistent dans un seul système.

La théorie marxiste a besoin de trouver une manière de conceptualiser le sexe, la race et la phallocratie dans le processus de classe. Ils ne sont pas absorbés par la classe, mais ne représentent pas des systèmes séparés: sexe, race et phallocratie sont des composants essentiels au développement et à la dynamique de classe. Aucune société n'a construit des rapports de classe sans l'aide d'une dynamique spécifique de sexe et de race. Il ne s'agit pas simplement d'ajouter une analyse du sexe et de la race à l'analyse de la classe et de les combiner, mais d'élargir notre définition des processus de classe pour y inclure les rapports de sexe et de race.

Pour parvenir à cette conceptualisation, nous devons accepter l'intuition féministe socialiste selon laquelle sexe et classe sont deux façons de produire, de s'approprier et de distribuer le surplus de travail. Contrairement au féminisme radical, nous n'avons aucune raison de supposer que le sexe a été à l'origine une forme d'exploitation pour organiser et redistribuer le travail. Une grande quantité de données anthropologiques indiquent que, dans beaucoup de sociétés, les rôles et idéologies relatifs aux sexes et socialement construits organisent le travail, la réciprocité et l'échange social sans imposer de hiérarchies ni produire d'inégalités structurées.23

La classe est, bien entendu, par définition, inégale. C'est un système de rapports de force et d'intérêts en symbiose et en opposition qui jouent dans l'organisation et la lutte pour définir, produire, s'approprier et distribuer le surplus de travail. L'un de ces rapports de force est le sexe.

Dans L'idéologie allemande , Marx suggère que le "mode de coopération" est inséparable des forces productives: "un mode de production ou un stade industriel déterminés sont constamment liés à un mode de coopération ou à un stade déterminés et que ce mode de coopération est lui-même une "force productive". Les modes de coopération - ou de coercition - sont critiques dans la définition de la classe qui est, après tout, une relation plutôt qu'une quantité de travail. Les rapports de sexe et de famille sont des méthodes centrales pour organiser la coopération et la coercition, pour définir le surplus de travail et décider de son appropriation. Ce sont aussi des lieux de contradictions au sens marxiste du terme, des lieux où se produisent des oppositions inhérentes qui sont nécessaires pour perpétuer un processus ou système social particulier et qui, en même temps, détruisent ce processus ou système social.

Dans les sociétés préhistoriques et anciennes, l'utilisation des rapports entre sexes pour extraire les surplus du foyer a été critique dans le développement des clans hiérarchisés provenant des sociétés lignagères communales, et dans la transformation des fonctions de redistribution des clans dominants en privilèges de classe. Les catégories raciales et chauvines ont été cruciales dans le développement des premières sociétés de classe: les rapports patron-client entre différents groupes lignagers les échanges de tributs, et les conquêtes pures et simples ont établi une classe inférieures "d'étrangers", qui se situaient toujours à un niveau inférieur par rapport à l'élite dominante. La production et distribution de telles hiérarchies a aidé à constituer les rapports de classe de tous les nouveaux modes de production.

Par exemple, dans nos travaux sur les origines du sexe et de la classe, Peta Henderson et moi-même avons suggéré que les sociétés lignagères égalitaires contenaient les germes de l'inégalité entre sexes et des inégalités socio-économiques dans les mécanismes mêmes utilisés initialement pour maintenir la réciprocité et la coopération sociale. Parmi les mécanismes les plus importants pour la circulation des produits et la redistribution du travail dans des sociétés primitives de ce genre, on trouve l'établissement des rôles entre les sexes, du mariage et des cadeaux.

Les règles concernant les sexes, les mariages, les dons coutumiers et les rites sociaux fonctionnaient pour permettre la circulation des produits et du travail. Beaucoup de sociétés avaient une division du travail dans laquelle les femmes étaient associées aux outils ou produits de cueillette ou à l'horticulture, tandis que les hommes étaient associés à la chasse, l'élevage et l'échange. Le travail des femmes concernait plutôt la survie quotidienne. Les activités des femmes étaient nécessaires tous les jours et leur travail indispensable à la fois pour soutenir la communauté si les hommes rentraient les mains vides et pour transformer les produits rapportés par les hommes. Les produits manufacturés par les femmes étaient disponibles dans tout foyer avec une femme et, comme tous les groupes de femmes pouvaient normalement compter sur les mêmes rendements provenant de la cueillette et de l'horticulture, il n'était pas nécessaire d'avoir des règles formelles de redistribution de ces produits. Par contre, la chasse, le commerce et les raids pouvaient rapporter beaucoup ou rien du tout. Les produits des hommes devaient donc plutôt faire l'objet de règles élaborées pour leur redistribution, tandis que les produits des femmes pouvaient être consommés au niveau de la famille ou distribués par les réseaux personnels sans crainte que d'autres familles soient dans le besoin. Le mariage formalisait cet échange de deux types de produits et services différents. Les femmes contrôlaient la distribution des produits de la chasse ou d'autres produits qu'elles recevaient de leurs maris; les hommes contrôlaient la distribution des produits qu'ils recevaient de leurs femmes. Notons ici une inégalité potentielle, si beaucoup de produits des hommes sont soumis à une redistribution formelle au niveau du groupe alors que les produits des femmes ne le sont pas, car une femme aura moins de liberté pour le surplus de son mari que son mari n'en aura avec le sien. Une plus grande partie de la production de la femme par raport à celle de l'homme est disponible pour faire l'objet d'une redistribution par le foyer.

Au départ, quoiqu'ils aient couvert les besoins de tous les membres de la société pendant les périodes où ils ne produisaient pas, ces mécanismes n'ont pas permis l'accumulation systématique et la concentration de surplus nécessaire pour produire une classe de non producteurs permanents. Les sociétés lignagères non hiérarchisées n'avaient pas de mécanisme ou d'incitation intrinsèque poussant à l'accroissement du surplus. Au contraire, elles avaient de nombreux mécanismes pour se débarrasser d'un surplus et s'assurer qu'il ne s'entassait pas dans les mains d'un groupe particulier de la société: échange de biens dans la division du travail, règles de mariages (exogamie, sections et sous-sections), coutumes d'hospitalité, ainsi qu'une idéologie qui faisait de la générosité la première source de prestige.

Certaines sociétés ont existé pendant des dizaines de milliers d'années sans déroger à ce schéma. Cependant, occasionnellement, il y a eu certains développements des forces de production ou reproduction tels que des surplus ont commencé à s'accumuler dans une partie de la société, fournissant à un groupe de parenté ou un groupe territorial un meilleur accès à un surplus . Le résultat immédiat n'a pas été le déclenchement de quelque tendance innée à l'accumulation, au contraire. Les gens ont réagi face à ces changements des forces productives en élaborant une superstructure qui pouvait préserver les anciennes valeurs: les règles de parenté et structures de pouvoir sont devenues plus importantes, non pour l'exploitation, mais pour la redistribution. Ceci rehausse le rôle des hommes dans les sociétés où les hommes sont chargés de la redistribution et des échanges extérieurs, et crée la tentation pour les responsables de la redistribution d'augmenter la quantité de fêtes et de dons en accroissant la production du foyer.

Comme Friedman et Rowlands l'ont fait remarquer,24 toutes les sociétés lignagères ont une structuration hiérarchique potentielle incorporée dans leurs rapports sociaux à l'origine égalitaires. Dans la société lignagère, le réseau d'alliance par le mariage "peut être un rapport de production fondamental ou même dominant (...) puisque c'est (...) un facteur essentiel de distribution du travail social total" (p. 206). Un système d'alliances par le mariage tel que la patrilocalité, qui transfère les femmes productives au foyer des chefs masculins chargés de la redistribution, offre bien davantage la possibilité de créer des chefs de famille exceptionnellement actifs et donc puissants dans la redistribution que les systèmes de mariage néolocaux ou matrilocaux qui ne permettent pas une telle concentration et redistribution de richesse par les chefs de famille.

Selon les principes égalitaires de réciprocité, tous les surplus doivent être redistribués au travers des fêtes. Mais si une des lignées organise constamment des fêtes pour l'autre, elle obtient, même sans insister elle-même, la réputation d'être très proche des ancêtres et du supernaturel. "Au sein d'une communauté locale, cette lignée serait une lignée plus ancienne, un descendant direct de l'esprit de l'ancêtre territorial de ce groupe plus large..."25

Mais il y a une contradiction potentielle dans les mécanismes visant à préserver l'ancien ordre car les lignées dominantes, selon les principes de réciprocité, reçoivent en retour des cadeaux ou du travail (épouses, clients, enfants adoptifs). Initialement, elles redistribuent leur surplus croissant, mais à un moment donné, généralement lorsqu'elles commencent à obtenir des choses d'un autre groupe territorial, elles commencent à pouvoir conserver une partie des ressources ou faire appel au travail des autres. Cela ne se produit pas par convoitise, mais en raison des contradictions mêmes de l'idéal de réciprocité.

La division sexuelle du travail qui était auparavant un élément social pratique semble être un moyen classique d'accroître les différences entre lignées locales et/ou foyers à ce niveau. La concentration de richesse et d'autorité au sein d'une lignée locale, par opposition à sa distribution parmi les parents en ligne directe ou collatérale, est un facteur fondamental dans le passage de la hiérarchie à la stratification sociale. Une telle concentration permet la maximisation de la production du foyer qui est identifié par Marshall Sahlins26 comme l'élément clé du développement d'un surplus de production et de différenciation économique. Elle détruit aussi les freins à l'accumulation imposés par les obligations de la lignée locale par rapport à la corporation lignagère dispersée et plus large. Comme il a été noté précédemment, la patrilocalité offre plus de possibilités que la matrilocalité pour qu'une lignée locale concentre le travail, la richesse et le pouvoir.

Les sociétés patrilocales concentraient des hommes apparentés dans les mêmes lignées locales, où ils vivaient ensemble, soumis à l'autorité des ancêtres et de leurs représentants vivants, en général les hommes les plus âgés.27 Les obligations de ces hommes s'appliquaient donc à des parents (et des ancêtres) spatialement proches plutôt qu'aux foyers de leurs femmes, soeurs et ancêtres comme dans les sociétés matrilocales. Dans les deux types de sociétés, les produits des hommes donnent généralement lieu à des cérémonies de redistribution plus élaborées que pour les femmes. Dans les situations patrilocales, la concentration des hommes en un lieu permettait une plus grande variation dans les quantités disponibles lors de la redistribution par le clan ou les chefs responsables de redistribution et apparentés. Même en l'absence de polygynie, les activités des hommes avaient davantage tendance à produire des différences entre lignées locales lors des redistributions que ne le faisaient les activités des femmes. Pourtant les services et les produits des épouses étaient nécessaires pour les fêtes offertes par les lignées patrilinéaires locales lors des cérémonies de redistribution. Comme les femmes avaient tendance à produire pour le foyer plutôt que pour des réseaux apparentés plus larges28, leurs produits pouvaient être ajoutés au surplus des hommes et utilisés lors des fêtes, produisant en fin de compte le phénomène du "grand homme".

Les corporations lignagères patrilocales étaient mieux à même d'utiliser la production du foyer nécessaire pour transformer les surplus masculins ou féminins en fêtes que ne le pouvaient les sociétés matrilocales, car les structures d'autorité dans les échanges extérieurs étaient renforcées par les structures d'autorité domestiques. Dans les sociétés patrilocales, les personnes qui fournissaient le travail nécessaire à la transformation des surplus en fêtes, c'est-à-dire les épouses, n'étaient pas les propriétaires au sein de la corporation lignagère et avaient donc moins voix au chapitre concernant la répartition de nouvrriture et d'autres biens à consommer ou à distribuer. Cette situation les a mis en position de faiblesse lorsque les chefs de famille masculins ont exigé l'augmentation de la production d'articles au foyer pour la redistribution.29 Ceux qui avaient intérêt à augmenter les activités de redistribution (fonctions masculines) avaient également l'autorité concernant la production domestique et pouvaient donc utiliser plus facilement la production du foyer et de la lignée pour des échanges entre lignées.

Les lignées patrilocales avaient également un avantage à l'utilisation des surplus pour la redistribution car ils ont été vite capables d'augmenter leurs ressources en travail des femmes - élément clé des fêtes et de la préparation à la redistribution - au travers du mariage et de la polygynie. Il est plus facile et plus rapide de trouver une femme à épouser que d'élever une fille jusqu'à la maturité. Comme le travail des femmes était une exigence plus constante que celui des hommes, cela représentait un avantage significatif. Toute augmentation du temps que les hommes passaient en expéditions pour trouver des richesses, des produits rapportés ou du nombre d'hommes engagés dans la production ou la redistribution exigeait une augmentation proportionnelle du travail fourni par les femmes pour la subsistance et/ou le traitement. Les femmes étaient nécessaires pour que le travail des hommes soit libéré, pour produire la nourriture et d'autres biens de consommation nécessaires lors des fêtes, ou simplement pour travailler tout nouveau produit. Alors que la même quantité de travail des hommes pouvait à l'occasion rapporter une quantité imprévue de biens, lors d'une chasse ou d'un raid réussis, ou d'une expédition commerciale réussie, les rendements du travail des femmes étaient moins variables d'une lignée à l'autre. Un grand avantage pour l'accumulation de richesse par les lignées patrilocales réside donc dans leur capacité à profiter des surplus et des opportunités commerciales en augmentant le travail de leurs femmes, spécialement par la polygynie.

Finalement, la circulation des femmes dans les systèmes d'échange de mariage, spécialement en combinaison avec la polygynie, a une autre implication importante pour la constitution de différences dans la richesse et le pouvoir entre les lignées, différente de celle de la circulation des hommes. Parce que les femmes créaient une nouvelle génération de travailleurs en plus d'apporter la contribution de leur propre travail, les sociétés dans lesquelles les femmes se déplaçaient et de nombreuses femmes pouvaient être achetées offraient plus de possibilités d'accumulation inégale à long terme du travail. A son tour, ceci pouvait accélérer le processus de différentiation socio-économique: plus la lignée avait de travail, plus elle pouvait produire de dot, plus elle pouvait organiser de fêtes, attirant encore plus de travail et d'obligations.

En résumé, nous avons argumenté, Peta Henderson et moi-même, que les rapports sociaux inhérents à la patrilocalité pouvaient servir de déclencheur à l'établissement de hiérarchie et finalement à la stratification sociale dans le monde néolithique grâce à leurs plus grandes capacités d'obtention de travail et de prestige dans une seule lignée locale, créant ainsi le potentiel d'inégalités entre lignées. Ou encore, lorsque la richesse et les surplus augmentèrent dans les sociétés matrilocales, les lignées locales ont été incité à passer à la virilocalité (soit avunculocalité ou patrilinéarité/patrilocalité). Les hommes qui acquéraient des propriétés mobiles pouvaient offrir une dot pour inciter d'autres lignées à s'éloigner de l'échange frère à la soeur,30 tandis que les femmes auraient eu intérêt à se marier en dehors pour obtenir la richesse et le prestige pour leur propre groupe de parenté d'origine, dans lequel elles restaient co-propriétaires même après s'être établies dans la localité de leur mari.31

Les différences hiérarchiques entre lignées locales sont nées d'une situation ou les grandes fêtes locales rehaussaient le prestige et le bien-être du groupe offrant la fête.32 Mais la capacité à organiser des fêtes et redistribuer généreusement dépendant de la capacité du groupe à contrôler le travail nécessaire pour la préparation de ces fêtes. C'est dans ce sens que nous pensons que la soumission du travail des femmes et du pouvoir de reproduction dans le mariage a été une précondition à l'apparition d'autres formes de stratification. Le fait que les hommes aient eu davantage besoin du travail de leurs femmes que les femmes de leurs maris a transformé le contrôle des mariages en plus grande source de pouvoir dans les sociétés patrilocales que dans les sociétés matrilocales, permettant aux hommes les plus âgés d'utiliser la menace de refus de femme aux plus jeunes pour les contrôler. L'intersection entre l'accumulation de richesse et la polygynie a restreint l'accès aux femmes de certains groupes et de certains hommes (plus jeunes) au sein des groupes, et, ce faisant, l'accès à du travail présent et futur. La polygynie a créé une rareté potentielle en femmes parce qu'elle permettait à certains hommes de monopoliser beaucoup de femmes.

Le pouvoir de certains hommes sur les autres s'est donc accru comme conséquence de l'accroissement de pouvoir de tous les hommes sur leurs femmes. Une fois que le travail apprécié des femmes et leur pouvoir de reproduction pouvait être contrôlé et manipulé par différentes lignées, le système de mariage par l'échange qui était apparu au départ pour maintenir l'égalité entre les groupes s'est transformé en système qui exprimait des différences hiérarchiques par une inflation de la propriété en épouses (bride-wealth).33

Il s'agit là d'une hypothèse qui peut se révéler erronée. Mais dans tous les cas que nous connaissons, la soumission des femmes a fait partie intégrante de la formation de classes et a ouvert la voie au développement de l'Etat. Ce n'est pas un hasard si, dans l'ancienne Mésopotamie, le terme "esclave" signifiait initialement "prisonnière". Dans les périodes historiques ultérieures, les rapports entre sexes sont inextricablement liés aux rapports de classe.

Il est bien entendu possible d'affirmer que, puisque le sexe est historiquement antérieur à la classe et puisque la domination masculine est une force historique tellement incompressible et omniprésente, nous devrions en conclure que le sexe doit être redéfini pour contenir la classe et non l'inverse. Beaucoup de féministes ont affirmé comme Gayle Rubin que le système sexuel est le véritable cadre conceptuel pour étudier la reproduction de la domination et de l'infériorité dans tout système. Nous devrions nous concentrer, disent-elles, sur le mode de reproduction, avec sa dynamique spéciale pour créer le sexe et socialiser les jeunes dans l'acceptation de roles productifs. Ces arguments, selon lesquels le système sexuel peut mieux expliquer la situation que la classe sont étayés par beaucoup d'études montrant que la vie des femmes a très peu évolué par rapport aux "grandes" forces: au cours du dernier millénaire au moins, il y a eu une continuité remarquable dans l'oppression des femmes et la reproduction des inégalités sociales au travail du sexe et de la famille. Dans la vie de la plupart des gens, le sexe (et la race) sont des déterminants sociaux plus marquants que la classe. Ils sont perçus à un niveau plus personnel et vécu comme des modes d'identification moins conscients ou volontaires. Pourquoi alors disons-nous que la classe, correctement définie, doit rester le pivot de l'analyse marxiste et féministe?

Il ne s'agit pas ici de supériorité politique ou morale, mais d'utilité théorique. Bien que la race et le sexe puissent être des facteurs plus importants dans la description ou l'explication à la fois des constantes à long terme et des variations à court terme, la classe explique mieux les schémas / formes de changement à long terme. Dès le tout début de la domination masculine, les femmes ont été divisées par leur position sociale autant qu'elles ont été unies par leur sexe. Le sexe définissait la vie personnelle des femmes plus que tout autre facteur, mais en même temps, la classe déterminait leurs positions politiques et leurs actions sociales mieux que le sexe. Dans l'histoire américaine, Nancy Hewitt commente le fait que les femmes ont systématiquement travaillé dans les mêmes organisations non mixtes, mais en défense d'intérêts de classe qui sont plus proches de ceux de leurs hommes que d'autres organisations de femmes d'autres couches de la société.

La domination masculine s'est maintenue de façon extraordinaire, et nous pouvons affirmer que son existence a souvent servi de base à la société de classe, mais sa forme a évolué plus en fonction des changements dans la société de classe que vice versa. La persistance même de la domination masculine est une des raisons pour lesquelles la classe reste centrale à notre analyse, car le sexisme n'a pas produit des acteurs collectifs contre les hommes de la manière dont la classe a produit des acteurs collectifs contre les élites dominantes. Les femmes ont émergé comme actrices collectives sur des questions femmes à la période de l'expansion capitaliste, mais leurs revendications et leurs organisations trouvent leur meilleure explication dans la dynamique de l'expansion. Ainsi, par exemple, les mouvements pour les droits des femmes sont nés de l'extension des droits bourgeois et ensuite des luttes sur d'autres questions telles que les droits civils et le mouvement anti-guerre. Dans d'autres régions du monde, les femmes ont mobilisé les organisations et les idéologies traditionnelles de nouvelles façons pour s'opposer à l'expansion capitaliste, alors que plus récemment, les changements dans la production capitaliste qui attirent les femmes sur le marché du travail et réifient les services des femmes, ont créé une série de nouvelles questions femmes et de conflits.

L'expérience de la classe est différente pour les femmes et les hommes. Ils sont entraîné dans des types de conflit de classe et de collaboration de classe différents. Mais leur expérience concrète de sexe dépend de leur classe. Le sexe divise les hommes et les femmes en deux types de récipients différents, si l'on peut dire, mais le remplissage de chacun dépend de la classe et le sexe doit travailler au travers de la classe lorsque les hommes et les femmes se mettent en action. Aux Etats-Unis par exemple, les différences de vote tiennent davantage à des divisions de classe qu'à une différence claire entre hommes et femmes, la preuve étant qu'elles ne se sont pas accentuées lorsque les féministes le pensaient, avec le droit de vote, mais seulement depuis l'expansion de nouveaux services, de l'Etat-providence, du travail à temps partiel et de l'apparition de conflits sur leur répartition. Les femmes représentent plus de 70% des dites "nouvelles classes" et sont donc les plus touchées par les réductions des services sociaux des dix dernières années.

Finalement, dans la lutte contre le sexisme et le racisme, nous voyons le maintien de la prééminence de classe. Car un programme pour se débarrasser de ces fléaux exige une prise de position classiste. Toute attaque contre le sexisme, par exemple, implique des revendications faites à l'Etat, et toutes ces revendications ont un contenu de classe explicite ou implicite. Lorsque le sexe a amené les femmes au-delà de leur classe, il les a conduites à s'identifier à une classe différente plutôt qu'à produire un programme qui traverse les lignes de classe de manière significative. Des alliances entre classes sont vitales, à la fois dans un programme de transition et comme moyen d'aider les femmes de la classe ouvrière à s'opposer quelquefois aux hommes de leur classe, mais nous devons garder à l'esprit l'objectif final: il s'agit d'alliances de classe pour promouvoir un programme de classe.

Vouloir maintenir une analyse de classe ne signifie pas que le sexe soit absorbé par la classe. Un des grands problèmes du marxisme d'aujourd'hui est de comprendre les conditions concrètes qui ont divisé les travailleurs et empêché le dévelooppement de la solidarité de classe. Au premier rang se situent le racisme et le sexisme. Ces questions doivent donc être au premier plan de toute lutte de classe sérieuse dans le monde moderne.

De plus, en temps que sexe, les femmes de toutes les classes se sont vu attribuer certains types de travaux stéréotypés, ont été chargées de certains types de services caractéristiques, et ont vu leurs besoins et leurs désirs subordonnés à ceux des hommes de leur classe. La signification de la classe est différente selon le sexe, ce qui implique que l'on ne puisse organiser une classe en faisant simplement appel aux besoins et intérêts de la moitié de ses membres. Les besoins et les intérêts de la moitié féminine incluent une lutte profonde contre les structures personnelles, politiques et idéologiques de la domination masculine, ainsi que contre les structures économiques.

Notes

1 "The Feminist Standpoint," in Sandra Harding, ed. Feminism and Methodology (Indiana University Press, 1987), p. 158

2 Alison Jaggar Feminist Politics and Human Nature (Towota, N.J.: Rowman & Littlefield, 1988), p. 77-78

3 Selma James & Mariarosa Dalla Costa, The Power of Women and the Subversion of Community (Bristol: Falling Wall Press, 1973); Paddy Quick, "The Class Nature of Women's Oppression," The Review of Radical Political Economics 9, no. 3:42-53; Juliet Mitchell, Psychoanalysis and Feminism (New York: Vintage Books, 1975)

4 Heidi Hartman, "The Happy Marriage of Marxism and Feminism," in Lydia Sargent, ed. Women and Revolution (Boston: South End Press, 1981); Ann Foreman, Feministy as Alienation (London: Pluto Press, 1977)

5 Ruth Milkman, Gender at Work: The Dynamics of Job Segregation by Sex During W.W. II (Urbana: U of Illinois, 1987); Mary Blewett, Men, Women, and Work: Class, Gender, and Protest in the New England Shoe Industry, 1780-1910, (Urbana: U of Illinois, 1988)

6 Lori Heise, "The Global War Against Women," The Washington Post, April 9, 1989

7 Shulameth Firestone, The Dialectic of Sex: The Case for Feminist Revolution (New York: William Morrow, 1970), p. 12; Gayle Rubin, "The Traffic in Women," in Towards an Anthropology of Women (New York: Monthly Review Press, 1975), p. 168. Reprinted in Jaggar and Struhl, Feminist Frameworks, p. 157; Susan Brownmiller, Against Our Will: Men, Women and Rape (New York: Bantam, 1976), p. 6; Christine Delphy, The Main Enemy: A Materialist Analysis of Women's Oppression, translated by Lucy ap Roberts (London: Women's Research and Resources Centre Publications, 1977), p. 16

8 Naomi Quinn, 'Anthropological Studies on Women's Status' in Annual Review of Anthropology, no. 6, 1977, p. 183; Susan Rogers, 'Woman's Place: A Critical Review of Anthropological Theory,' in Comparative Studies in Society and History, 20, 1978, pp. 143-7

9 Annette Weiner, Women of Value, Men of Renown: New Perspectives on Trobriand Exchange, Austin 1976; Quinne, p. 184; Rogers, p. 185; Rohrlich-Leavitt, Sykes and Weatherford

10 Rogers. p 146

11 Irving Goldman, 'Status Rivalry and Cultural Evolution in Polynesia', in Cohen and Middleton, eds.; Eleanor Leacock, 'Women, Power and Authority', in Leela Dube, Eleanor Leacock and Shirley Ardener, eds., Visibility and Power: Essays on Women in Society and Development, Delhi forthcoming

12 Kay Martin, 'South American Foragers: A Case Study in Devolution', in American Anthropologist, no. 71, 1969

13 Leacock, 'Women, Power and Authority'

14 Ester Boserup, Women's Role in Economic Development, New York 1970; Leacock, Myths of Male Dominance; Rogers, p. 158; Rayna Ralpp Reiter, 'The Search for Origins: Unravelling the Threads of Gender Hierarchy', in Critique of Anthropology, no. 3, 1977, pp. 13-14; Peggy Sanday, Female Power and Male Dominance, Cambridge 1981; Judith Van Allen, '"Sitting on a Man": Colonialism and the Lost Political Institutions of Igbo Women', in Canadian Journal of African Studies, no. 10, 1972

15 Turnbull, p. 206

16 Sanda, pp. 15-34

17 Rosalind Petchesky, "Dissolving the Hyphen: A Report on Marxist-Feminist Groups 1-5," in Zillah R. Eisenstein, Capitalist Patriarchy, pp. 376-77

18 Ann Ferguson and Nancy Folbre, "The Unhappy Marriage of Patriarchy and Capitalism" in Lydia Sargent, ed., Women and Revolution (Boston: South End Press, 1981), p. 319.

19 Nancy Folbre, "A Patriarchal Mode of Production," p. 323.

20 Rethinking Marxism, v. 2 (1989)

21 Jane Humphries, "Class Struggle and the Persistence of the Working-Class Family," Cambridge Journal of Economics, v. i, September 1977, pp. 157-8.

22 Gunseli Berik, "Born Factories: Woman's Labor in Carpet Workshops in Rural Turkey," New School for Social Research, Working Paper 177, February 1989.

23 This information is summarized by Stephanie Coontz and Peta Henderson in their contributions to Women's Work, Men's Property: The Origins of Gender and Class, (London: Verso, 1986)

24 J. Friedman and M.J. Rowlands, 'Notes Towards an Epigenetic Model of the Evolution of "Civilization"', in J. Friedman and M.J. Rowlands, eds., The Evolution of Social Systems, Pittsburgh 1977

25 Friedman and Rowlands, p. 207

26 Sahlins, 1972, pp. 101-148

27 J. Friedman, 'Tribes, States and Transformations', in M. Block, ed., Marxist Analyses and Social Anthropology, New York 1975; Friedman and Rowlands, 1978; D. Jewsiewicki, 'Lineage Mode of Production: Social Inequalities in Equatorial Africa', in D. Crummey and C.C. Stewart, Modes of Production in Africa: The Precolonial Era, Beverley Hills 1981; Joel Kahn, Minangkobau Social Formations, Cambridge 1981

28 J.F. Collier and M.Z. Rosaldo, 'Politics and Gender in Simple Societies', in Ortner and Whitehead, 1981, p. 282; Douglas, 1967, pp. 129-30

29 Friedman, 1975; Friedman and Rowlands, 1978

30 Murdoch. 1949

31 Sacks, 1979

32 Friedman, 1975

33 Ibid; Meillassoux 1981