Extrait de Tithi Bhattacharya: Comprendre la violence sexiste à l’ère du néolibéralisme

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La reproduction sociale comme cadre d’analyse

La reproduction sociale est un concept clef de l’économie politique marxiste en ce qu’il permet de montrer en quoi « la production des conditions matérielles d’existence et la production des êtres humains eux-mêmes s’inscrivent dans un même processus d’ensemble.6 » Selon Marx, le travail humain est la source de toute valeur (au sens économique). Lise Vogel, une importante théoricienne féministe de la « reproduction sociale », définit la force de travail à la suite de Marx comme « une capacité incorporée à un être humain, qui peut prendre une forme indépendante de l’existence physique et sociale de ce dernier7. » Dans les sociétés de classe, les classes dominantes parviennent à exploiter la force de travail – et sa capacité à produire des valeurs d’usage – à leur profit. En même temps, les « supports » de la force de travail sont des êtres humains – ils tombent malade, se blessent, vieillissent, finissent par mourir et doivent donc être remplacés. De ce fait, il est nécessaire qu’existe un processus permettant de reproduire la force de travail, de répondre à ses besoins quotidiens et de la renouveler sur le long terme.

Bien que Marx ait considéré la reproduction de la force de travail comme une dimension centrale de la reproduction de la société, il n’a pas rendu compte de toutes ses implications. Vogel propose d’énumérer les trois types de processus par lesquels s’opère la reproduction de la force de travail dans les sociétés de classe :

   les diverses activités journalières qui rétablissent la capacité de travail des producteurs directs
   les diverses activités similaires qui concernent les membres inaptes au travail parmi les classes dominées (les enfants, les plus âgés, les infirmes, ou les personnes qui ne font pas partie de la population active pour diverses raisons)
   l’activité permettant de remplacer les membres des classes dominées qui ne peuvent plus travailler pour quelque raison que ce soit

La théorie de la reproduction sociale est dès lors essentielle pour comprendre des aspects majeurs au fonctionnement du système :

   L’unité de la totalité économique et sociale. Il est généralement vrai d’affirmer qu’au sein d’un régime capitaliste la majorité de la population assure sa subsistance et celle de leurs foyers à travers une combinaison de travail salarié et de travail domestique non rémunéré. Il est central d’envisager ces deux formes de travail comme des éléments d’un même processus.
   La contradiction entre l’accumulation du capital et la reproduction sociale. L’emprise du capital sur la reproduction sociale n’est pas sans limites. Effectivement, la reproduction fournit à la production ses matériaux essentiels, c’est-à-dire des êtres humains. Mais le développement des pratiques par lesquelles les êtres humains se reproduisent n’est pas sans entrer en conflit avec les impératifs de la production. Si les capitalistes tentent d’extraire autant de travail que possible des travailleurs, les travailleurs en retour essaient d’obtenir les meilleurs salaires et les meilleurs avantages sociaux pour pouvoir se reproduire, individuellement et de génération en génération, d’un jour sur l’autre.
   Les employeurs ont un intérêt dans la reproduction sociale. La reproduction sociale ne doit pas seulement se comprendre comme la tâche de la femme au foyer, seule à faire la cuisine et le ménage, pour que son mari salarié retourne au travail tous les matins « frais et dispos ». L’employeur s’intéresse dans le détail à la manière dont la force de travail est socialement reproduite. En ce sens, ce qui compte, ce n’est pas simplement les aliments cuisinés, les habits propres et le fait d’être prêt tous les matins à passer une nouvelle journée dans le sanctuaire du capital. Il s’agit de déterminer la qualité de la force de travail dans tous ses aspects, comme par exemple l’éducation, « les capacités de maniement de la langue […] la santé publique » et même les « prédispositions vis-à-vis du travail8 ». Chaque capacité culturelle est déterminée par une situation historique et peut se voir renégociée aussi bien par les exploiteurs que les exploités. Le droit du travail, les politiques de santé publique et d’éducation, les aides de l’État aux chômeurs, tous ces aspects ne sont que quelques exemples des conséquences et des domaines de cette négociation.

C’est la raison pour laquelle nous devons penser la reproduction de la société comme une tâche qui se réalise de trois façons interdépendantes : a) comme travail non rémunéré dans la famille, de plus en plus effectué par les femmes et par les hommes b) comme services fournis par l’État sous la forme d’un « salaire social » pour atténuer dans une certaine mesure le travail non rémunéré dans le foyer c) comme services privés dispensés par des acteurs de marché.

Les politiques néolibérales, sous couvert d’une rhétorique de la responsabilité individuelle, ont entrepris de détruire les services publics et de faire basculer la reproduction sociale entièrement sur les foyers individuels ou sur les prestataires privés. Il est important de souligner que le capitalisme en tant que système bénéficie du travail de reproduction sociale non rémunéré au sein de la famille, et de la dépense (limitée) des gouvernements vers le salaire socialisé. Le système ne peut pas se passer de la reproduction sociale « à moins de mettre en danger le processus d’accumulation », dans la mesure où la reproduction assure l’existence continue d’une marchandise dont le capitalisme a besoin par dessus tout : la force de travail (humaine)9. Comprendre cette dépendance contradictoire entre production et reproduction sociale est essentiel pour appréhender l’économie politique des rapports de genre, y compris celle de la violence sexiste.

Mais avant d’examiner comment la théorie de la reproduction sociale permet d’expliquer les rapports de genre, nous devons rendre compte de l’ampleur de la violence sexiste qui s’est déployée ces dernières années, afin de saisir l’urgence qu’il y a à mener une telle recherche théorique. Le premier rapport publié par l’Organisation mondiale de la santé portant sur les violences faites aux femmes dans leur ensemble, publiée en 2013, fait état que plus d’un tiers des femmes du monde à l’échelle mondiale, 35,6 %, subiront des violences sexuelles ou physiques dans leur vie, le plus souvent de la part de leur compagnon. Le niveau le plus élevé de cette mesure est enregistré en Afrique, ou près de la moitié des femmes (45,6%), subiront des violences physiques ou sexuelles. Dans les pays d’Europe à PIB faible ou moyen, la proportion est de 27,2 %; dans les pays d’Europe à PIB élevé, le même taux est de 32,7 %10.

Il y aurait donc une corrélation entre pauvreté et violences sexistes. Mais quels sont les mécanismes expliquant ce lien ?

Nombreuses et nombreux sont ceux et celles qui ont cherché la réponse dans le concept marxien d’aliénation. À propos du viol, une autrice observe par exemple que :

   Le viol n’est pas le fruit des instincts « naturels » de l’homme. Il est le produit de la distorsion de la sexualité et de l’aliénation provoquées par la société de classe […] Nous sommes aliéné⋅e⋅s les un⋅e⋅s et les autres. Le viol et la violence sexuelle sont les formes les plus extrêmes d’une telle aliénation11.

Il est incontestable qu’en régime capitaliste, toutes les manifestation du sexe, de la sexualité et du genre sont aliénées. Marx ne conçoit cependant pas l’aliénation comme des frustrations, des déceptions individuelles ou contingentes – qui pourraient se renforcer ou diminuer dans une période ou une autre – mais comme une condition qui affecte tout le monde au sein de la société de classe, y compris les classes dominantes. L’aliénation, comme mécanisme explicatif en lui-même, ne saurait rendre pleinement compte du fait que la majorité des viols ou des actes de violences sexuelles sont commis par des hommes et non par des femmes. Pour le dire différemment, l’aliénation, telle qu’elle est comprise par les marxistes, est une condition totalement diffuse au sein de la société capitaliste, alors que la violence sexuelle est un phénomène bien plus spécifique – dans la mesure où chacun et chacune est aliéné⋅e par le capitalisme et à chaque instant, tandis que tout le monde ne souffre pas de la violence sexuelle au quotidien12.

Plutôt que de partir du concept d’aliénation, je voudrais commencer par mettre en évidence les facteurs interdépendants qui permettent de penser les conditions de possibilité de la violence sexiste. Si ces facteurs ont un impact sur les relations genrées au sein de la famille, ils ne se limitent pourtant pas à la « sphère privée » de la vie sociale, hors de l’orbite de l’économie formelle. En effet, les trajectoires de la reproduction sociale sous le néolibéralisme montrent combien les dynamiques au sein de la production (économie formelle) déstabilisent les processus de reproduction sociale (« sphère privée »), et inversement.

La théorie de la reproduction sociale est notamment une théorie de la répartition du produit social (social provisioning), c’est-à-dire une analyse de la façon dont les hommes et les femmes accèdent aux moyens de subsistance, matériels et intellectuels, pour être à mêmes d’endurer une nouvelle journée de travail. Ces moyens sont déterminés historiquement et dépendent de circonstances sociales spécifiques, telles que le niveau général de développement (l’infrastructure) des sociétés et le niveau de vie que la classe ouvrière est parvenue à arracher au capital. Dans certaines sociétés, la montée des prix du pain ou du riz peuvent occasionner la crise de certaines familles ouvrières, tandis que dans d’autres circonstances, cette crise peut se produire en raison de la privatisation des services publics. Dans la mesure où les femmes ont toujours sur leurs épaules, au sein du foyer, le plus gros de l’activité permettant d’accéder au produit social, les rapports de genre sont nécessairement façonnés par les changements qui ont lieu dans le domaine de la répartition du produit social et le fait que celle-ci puisse ou ne puisse pas se dérouler dans un environnement protecteur et sécurisant.


Qu’est-ce que la répartition du produit social (social provisioning) ?

Quelles sont les composantes fondamentales du produit social pour la majorité des populations ? L’alimentation et le logement sont les deux nécessités élémentaires de la reproduction – et, pour continuer sur le même fil, tous les services socialisés nécessaire au maintien d’une vie humaine et digne tels que la santé, l’éducation, les crèches, les retraites, les transports publics.

Le foyer, ou littéralement la « résidence principale » – tout comme la famille – possèdent deux registres opposés en régime capitaliste. D’un côté, le foyer est apparemment l’endroit le plus sûr pour la plupart d’entre nous, par contraste avec la violence et l’incertitude que dégage l’espace public. D’authentiques relations humaines, faites d’amour et de coopération, peuvent s’épanouir entre les quatre murs d’un foyer – des relations que l’on peut discerner furtivement dans l’éclat de rire d’un enfant ou les baisers échangés par un couple. Mais le foyer, bien isolé du regard social, peut aussi être le théâtre de violences inter-personnelles et de secrets honteux. Quiconque a assisté au spectacle d’une femme essayant de cacher de ternes marques de coups avec une écharpe, ou d’un enfant devenant muet lorsqu’un oncle « aimant » est évoqué dans une conversation, quiconque a assisté à ces spectacles connaît l’ampleur de ces actes abjectes. Mais quelles que soient les manifestations psychologiques de la dynamique des institutions de la famille, il n’en reste pas moins que le foyer est un refuge en un sens beaucoup plus grossier et matérialiste. C’est littéralement le refuge physique permettant aux travailleurs et aux travailleuses de récupérer avant la prochaine journée de travail.

Il n’est pas surprenant que dans les pays du Nord, la pression financière liée aux hypothèques et aux saisies immobilières – c’est-à-dire dans les termes de la théorie de la reproduction, liée à la destruction d’un logement sécurisant comme dimension intrinsèque de la reproduction du corps des travailleurs et travailleuses – ait contribué significativement à l’accroissement des violences conjugales après 2008. Aux États-Unis, les données du recensement national des familles et des foyers ont définitivement prouvé que les femmes en général, les femmes africaines-américaines en particulier, sont les plus susceptibles d’être victimes à la fois d’emprunts toxiques et de violences conjugales à la suite d’expulsions et de saisies immobilières. Un rapport sur la récession paru dans le Centre de ressource national sur la violence conjugale décrit ces liens de façon très explicite :

   Les femmes qui se séparent de leurs compagnons violents sont souvent hébergées par leurs familles et leurs ami⋅e⋅s. […] Si les membres de leurs familles ou leurs ami⋅e⋅s ne peuvent pas les accueillir, elles devront passer par des centres d’hébergement pour les personnes sans-abri ou victimes de violences. Les études indiquent que près d’un cinquième des survivantes de violences conjugales combinent les soutiens informels (famille, sociabilité) et formels (centres d’hébergement) quand elles se séparent de leur partenaire. […] Mais les mêmes études montrent que plus d’un tiers des survivantes de violences conjugales sont devenues SDF quand elles ont mis fin à leur relation. […] Ce pourcentage pourrait grimper dans le contexte actuel de récession économique […] Malheureusement […] les budgets (déjà serrés) des prestataires de service d’hébergement pour les victimes de violences ou pour les sans-abri sont réduits à l’heure où ils sont plus que jamais nécessaires13.

Nombre d’événements témoignent de cette imbrication entre l’effondrement immobilier de 2008 et les violences conjugales. On peut par exemple citer le suicide en 2008 d’une femme et de son mari plus âgé en Oregon à la suite de la saisie de leur maison14. À Los Angeles, en Californie, un homme au chômage qui avait travaillé pour PricewaterhouseCoopers et Sony Pictures a assassiné sa femme, ses trois enfants, et sa belle mère avant de se suicider. Il a laissé une lettre de suicide disant qu’il était ruiné financièrement, qu’il avait envisagé le suicide mais trouvait plus « honorable » au bout du compte d’assassiner toute sa famille15. Gardons en tête ce terme « honorable ». Nous aurons des raisons d’y revenir par la suite.

Penchons-nous maintenant sur l’alimentation, l’eau, et les autres produits constitutifs des économies domestiques incarnées par le travail et la responsabilité des femmes. À ce stade, il est important de rappeler que les femmes ont longtemps produit des biens et des valeurs d’usage au sein du foyer. Avant les années 1920 dans les pays du Nord, on pouvait compter parmi ces biens les vêtements cousus à la main, la dentelle, les aliments panifiés, tandis que dans les pays du Sud, avant les plans d’ajustement structurels, les femmes fournissaient le carburant et procuraient les céréales alimentaires à leurs familles. Dans la mesure où ils étaient en dehors du circuit de l’économie marchande, les producteurs comme les produits de ces formes de travail étaient invisibles du point de vue de l’économie formelle. Dans les pays du Nord, à partir des années 1920 et 1930, l’expansion rapide de l’équipement des foyers en électricité et des aliments cuisinés ont radicalement changé cet état de fait. D’abord les femmes blanches de classe moyenne, puis toutes les femmes, ont accru leur participation à l’économie marchande.

Dans les pays du Sud, la destruction de l’économie de subsistance et l’intégration totale des femmes à l’économie marchande a abouti bien plus tard, sur ordre des politiques néolibérales. Dans de larges parties de l’Afrique de l’Ouest, par exemple, les accords SAP ont contraint les gouvernements à couper les financements pour les compagnies publiques d’acheminement de l’eau. Et l’eau, en tant qu’ingrédient essentiel de la cuisine, du ménage et du care, est la responsabilité des femmes. Dès lors, quand les gouvernements ne fournissent pas l’eau à cause des coupes budgétaires, les femmes remplissent cette tâche. Dans la campagne sénégalaise, les femmes marchent près de dix kilomètres pour ramener de l’eau à leurs familles.

Ce tableau est plus implacable encore du point de vue des questions alimentaires. La dévaluation de la monnaie a été l’une des réquisitions majeures du FMI auprès des économies du Sud. L’objectif d’une telle mesure était d’augmenter le prix des produits importés et ainsi de réduire la consommation de ces derniers. Évidemment, la nourriture, le carburant et les médicaments constituent la grande majorité des produits importés par les pays du Sud.

En régime capitaliste, les foyers sont embarqués dans deux types de processus. D’une part, le foyer demeure l’espace de « soin » (caring), de relations non instrumentales, dans un monde de plus en plus marchandisé et hostile. D’autre part, c’est aussi le lieu d’attentes et de rôles sociaux profondément genrés – où à la fin de la tyrannie de la journée de travail, on attend un plat chaud et un lit accueillant, les deux étant « exécutés » par les femmes. Cette contradiction est valable pour presque toutes les périodes de l’histoire du capitalisme. Mais dans les quatre décennies du néolibéralisme, le foyer a été vidé de toutes les ressources d’auto-subsistance – il n’existe plus de petit jardin de légumes derrière la maison, plus de terres communes pour stocker du bois pour se chauffer, et le seul moulin à riz a dû être vendu pour s’offrir du riz texan conditionné. Et pourtant, les besoins matériels du corps humain au travail, tels qu’ils peuvent être assouvis au sein du foyer, sont toujours là, associés aux attentes idéologiques que les femmes fournissent ce service sous la forme de nourriture, d’eau et de soins. Le réel besoin matériel en nourriture et en lieux de refuge et d’intimité, combiné aux rôles idéologiques dévolus aux femmes, selon lesquels ces dernières ont la responsabilité de répondre à ces besoins au sein du foyer, conditionnent et rendent possibles les violences sexistes.


L’offensive sur la répartition et l’accès au produit social

La restructuration du capitalisme mondial depuis les années 1980 a joué un rôle bien spécifique dans la trajectoire de la reproduction sociale en général et celle de l’accès et de la répartition du produit social en particulier. Il est important de comprendre que l’efficacité des politiques néolibérales dans la sphère de la production et du commerce s’expliquent par le fait que ces politiques ont en même temps éliminé les institutions qui soutenaient le travail de reproduction. De la santé publique à l’éducation, des services municipaux aux transports publics, l’infrastructure publique a été rapidement démantelée de façon assez similaire à la dépossession de nombreuses terres par les nouvelles industries extractivistes.

Comment ce processus est-il venu en aide au capital ? Le démantèlement des appuis institutionnels publics à la reproduction sociale n’impliquaient pas que les travailleurs et les travailleuses étaient désormais dispensé⋅e⋅s d’aller travailler dans la sphère productive. Au contraire, cette offensive a simplement signifié que tout l’appui autrefois assuré par les politiques publiques était soit répercuté sur les familles individuelles, ou privatisé et inabordable pour la grande majorité de la population. Les parcs publics, construits à l’aide des deniers publics, ont parfois reçu les fonds de bailleurs privés, de grandes entreprises, et fermé leurs portes aux enfants de la classe ouvrière. Il y a toujours des piscines, des programmes d’activités extra-scolaires, mais seulement pour ceux qui en ont les moyens.

   Par défaut et donc par construction, les familles, et en particulier les femmes, durent prendre le relais des activités qui n’étaient plus publiques et qui étaient inabordables à l’échelle individuelle16.

Ces attaques ont rendu la population laborieuse, homme et femme, plus vulnérable sur son lieu de travail et moins en capacité de résister.

Quand l’ère néolibérale traversa son ultime naufrage en 2008, la reproduction sociale pour la classe ouvrière du monde entier avait déjà subi de larges pressions.

Il est désormais incontestable que la crise financière a suscité une montée de la violence sexiste. En Grande-Bretagne, la violence conjugale a grimpé de 35 % en 2010. En Irlande, on a enregistré une hausse de 21 % de sollicitations de femmes auprès des services d’aide aux victimes de violences par rapport à 2007. Ce chiffre a encore atteint des sommets en 2009, décrivant une hausse de 43 % par rapport aux chiffres de 2007. Aux États-Unis, selon une étude privée de l’année 2011, 80 % des hébergements ont signalé une hausse des cas de violences conjugales pour la troisième année consécutive – 73 % de ces affaires étaient liés à des « questions financières » et notamment la perte d’un emploi. Je me réfère ici à la crise de 2008 en tant qu’exemple de crise capitaliste, en gardant bien en tête que ce n’est ni la dernière du genre, ni la première. En effet, certaine⋅e⋅s chercheurs et chercheuses se sont régulièrement tourné⋅e⋅s vers les chiffres produits pendant la Grande dépression des années 1930 en Occident pour favoriser la compréhension des crises économiques qui ont suivi. Comment une telle esquisse peut-elle étayer une hypothèse qui met l’accent sur la répartition et l’accès au produit social ?

Dans l’incapacité à subvenir aux besoins de leurs foyers, les femmes étaient souvent littéralement forcées à faire du glanage dans les rues. Une étude de la Banque mondiale et d’associations de la société civile ont établi qu’au cours de la crise économique, les plus pauvres « ont eu recours à une participation accrue des femmes et des enfants aux activités de subsistance, comme la collecte de déchets de carton » dans les rues17.

La crise financière n’a pas seulement ajouté au fardeau de la reproduction : les pertes d’emploi à grande échelle et les baisses de salaires ont poussé les femmes à opter pour plusieurs activités salariées en même temps ou accepter de plus mauvaises conditions de travail dans leur activité.

Mais même alors que les femmes travaillaient toujours plus longtemps, et devenaient de véritables soutiens de famille, le travail des femmes dans la sphère publique est resté frappé du sceau du travail non rémunéré informel qu’elles effectuaient dans la sphère privée. Prenons le cas des États-Unis, quand 65 000 000 emplois ont été créés pendant la période de restructuration néolibérale et que les femmes en ont occupé 60 %, entre 1964 et 1997. De quels types d’emplois s’agissait-il ? La sociologue Susan Thistle montre combien :

   les femmes ont été la pièce maîtresse de l’extension rapide du tiers le plus mal payé du secteur des services, fournissant la majorité de la force de travail dans la plus rapide et la plus grande niche d’emplois à bas salaires […]
   Les économistes ont depuis longtemps admis que […] le développement de nouveaux secteurs, et la conversion de travailleurs et de travailleuses non salarié⋅e⋅s en main d’œuvre salariée, sont la source de profits mirobolants, poussant les plus grandes entreprises à se délocaliser […] Il faut bien noter que cette même démarche lucrative était à l’œuvre dans les États-Unis mêmes […] Quand le marché a franchi les portes des cuisines et des chambres, transformant de nombreuses activités domestiques en travail rémunéré, la productivité a observé une forte progression18.

Dans la mesure où c’est un secteur dépourvu de régulations et de droit du travail, la véritable infamie de ce soi-disant « secteur informel » consiste en ce que, comme le travail domestique dans la sphère privée, les activités qui s’y déroulent sont sans fin et peuvent se mener bien au-delà de ce qui est considéré socialement comme des horaires de travail décents. Deux récentes affaires de viol dans l’Inde néolibérale mettent en évidence le lien entre les politiques néolibérales et l’offensive contre les femmes.

Une méthode bien connue consistant à « blâmer » la victime de viol permet de faire porter les investigations davantage sur la femme victime que sur le violeur. En Inde, les femmes qui ont subi des viols ont été accusées de « sortir tard le soir » – ce qui, d’après les accusateurs, pouvait justifier le destin de ces femmes. À la cour, l’avocat de trois des cinq hommes accusés dans l’affaire de la femme violée et assassinée à Delhi en 2012 a affirmé que les femmes « respectables » n’étaient pas victimes de viol. « Je n’ai pas vu le moindre cas ou d’exemple de viol sur une femme respectable », a déclaré Manohar Lal Sharma à la cour, accusant la victime d’être sortie le soir avec un homme dont elle n’était pas l’épouse19. Les deux victimes des affaires les plus publicisées à Delhi – la femme tuée en décembre 2012 et la femme attaquée à Dhaula Kuan – travaillaient dans des centres d’appels délocalisés d’entreprises occidentales. Elles travaillaient de nuit pour pouvoir être au bout du fil pendant les horaires de travail de jour en Occident. À leur position précaire et faiblement rémunérée sur le marché du travail s’ajoute le risque de déplacements à pied, pour rejoindre ou quitter leur lieu de travail, dans une ville qui a par ailleurs un très mauvais bilan du point de vue des protections gouvernementales pour les femmes. À Lesotho, des femmes ont été victimes de viol en quittant leurs usines d’habillement tard le soir, tandis que des travailleuses du même secteur au Bangladesh expliquent que travailler aussi longtemps, et rentrer au foyer aussi tard que deux heures du matin, peut provoquer la suspicion et des attitudes menaçantes de la part de maris ou de parents masculins « en particulier quand leurs employeurs – cherchant à dissimuler les preuves d’une telle surexploitation – pointent leur […] carte de travail de sorte à afficher qu’elles quittent l’usine à 18h20. »

Comment comprendre cette anxiété si diffuse autour de la sexualité des femmes, qui est devenue la véritable ombre portée du néolibéralisme dans tous les domaines ? En un sens, c’est le résultat d’une vaste marchandisation de la sexualité, mais je voudrais suggérer que de telles anxiétés sont le reflet de mécanismes plus profonds liés à la discipline de travail et à la violence sociale.