1991 Congrès mondial Le mouvement des femmes et le féminisme en Amérique latine

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III. Notre orientation

27. Face à toute forme d’oppression, la seule issue se trouve dans l’auto-organisation des opprimés pour la combattre. Le cas des femmes n’est pas différent. C’est l’auto-organisation autonome des femmes elles-mêmes qui pourra imposer les réformes juridiques et à la politique économique actuelle de l’Etat, comme les changements dans les organisa tions sociales et politiques de masse, pour améliorer leur situation immédiate et pour favoriser des conditions meilleures pour poursuivre la lutte. C’est à partir de cette auto-organisation, base fondamentale du mouvement pour leur libération, que pourront être réunis la force numérique et la formation politique nécessaires pour peser favorablement sur les événements futurs ; aujourd’hui comme,après la révolution.

Ce n’est qu’à travers un processus d’auto-organisation que les femmes pourront se transformer, collectivement comme individuellement, dans leur vie publique comme privée, de sorte que le rôle traditionnel que jouent les femmes puisse céder la place à un concept nouveau et à une réa lité nouvelle de ce qu’être femme veut dire, ce qui se construira dans et par la lutte.

28. Une lutte féministe exhaustive, conséquente, ne se limite pas à l’égalité formelle entre les femmes et les hommes, mais vise à révolutionner de fond en comble les rapports entre eux, à mettre fin à la construction socio-historique du genre. Un tel changement ne peut pas se réaliser pleinement dans le cadre de la société de classe, notamment dans le contexte latino-américain actuel d’exploitation et d’oppression, dans des pays qui subissent la domination impérialiste. De ce point de vue, il est de l’intérêt de toutes les femmes de lutter pour le renverse ment du système capitaliste patriarcal qui nous opprime et de construire une société socialiste, démocratique et pluraliste. Cette révolution et cette nouvelle société peuvent seules établir les bases pour enrayer l’oppression que subissent les femmes aujourd’hui.

Cependant, l’élimination de l’oppression des femmes n’est pas le résultat automatique de la révolution anticapitaliste ni de la société post-capitaliste. Pour que les femmes puissent transformer leur propre vie, être des acteurs révolutionnaires dans la prise du pouvoir et le renversement des ré gimes bourgeois en place, et avoir la force requise pour influencer favorable ment les événements dans la société post-révolutionnaire, elles doivent construire dès maintenant un mouvement politique fondé sur leurs revendications spécifiques. La constitution de ce mouvement les transformera en sujet politique, qui lutte pour ses propres intérêts ; l’intérêt historique qu’ont les femmes à éliminer la société de classes patriarcale est la base de leur transformation en sujet révolutionnaire. Dans la pratique, cette transformation pourra aller de pair avec le développement politique du mouvement lui-même et de son avant-garde.

29. Pour que se construise ce mouvement aujourd’hui, il faut partir des conditions, des formes d’organisation et des revendications que les femmes ressentent comme les leurs, qu’elles soient ou non spécifiques à leur sexe. L’auto-organisation des femmes selon le secteur social autour de leurs revendications les plus urgences est un élément essentiel pour renforcer les femmes sur les plans social et collectif, et donc comme individues, ce qui favorisera le développement de la conscience de l’oppression de genre, bien que ce développement ne sera pas automatique.

Sans aucun doute, la lutte des femmes pour leurs propres objectifs restera étroitement liée aux luttes de l’ensemble de la population laborieuse, même si se constitue un mouvement politique propre. Dans la construction de ce mouvement se combineront des revendications générales de classe avec des revendications spécifiques aux femmes, comme bases de son unité. Néanmoins, cette dynamique connaître des hauts et des bas dans la promotion de revendications spécifiquement féministes.

Un niveau supérieur d’organisation du mouvement populaire favorisera la reconnaissance de la lutte des femmes pour leurs propres revendications. Cela tient à ce qu’un plus haut niveau de coordination et d’unité implique non seulement de meilleures chances de gagner, mais également un plus haut niveau de politisation, la création de bases unitaires plus larges et la compréhension de la nécessité de s’organiser de façon permanente pour prendre en charge non pas une seule question mais toute une série de questions.

Sur le plan pratique, cela implique simplement qu’il peut y avoir une meil leure division du travail au sein des organisations militantes et davantage d’attention à l’analyse conséquente de leur réalité.

La mise en commun des forces qui visent à développer la conscience des femmes de leur oppression spécifique est plus efficace pour rejoindre un plus grand nombre de femmes.

Mais il n’y a pas de rapport mécanique entre le mouvement populaire global et le progrès des femmes. Les femmes doivent disposer d’une expression politique propre, et cela ne sera possible que par un effort conscient pour impulser dans chaque mouvement le processus d’analyse et de politisation sur l’oppression fondée sur le genre, ce qu’on pourrait appeler la féminisation des revendications, de l’organisation et de la dynamique politique du mouvement des femmes.

30. Dans le processus même de la construction du mouvement, différentes questions se posent :

a) Face à la diversité de leurs revendications, qui reflète non seule ment les différents besoins mais aussi les différents niveaux de conscience, il faut se saisir de chaque opportunité pour unifier les luttes et établir une plate-forme revendicative qui permette d’avancer vers la formation d’un mouvement politique de plus en plus clairement défini comme tel.

b) Face aux dangers du clientélisme et de l’entraide, il faut aussi bien renforcer la démocratie interne dans les organisations de masse en gé néral et les espaces politiques et les organisations de femmes en particulier, qu’assurer un fonctionnement démocratique du mouvement de femmes dans son ensemble. Par ailleurs, il faut souligner le caractère politique des revendications des femmes - elles ne peuvent pas être satisfaites par la charité - et la nécessité impérieuse de préserver l’indépendance de leur mouvement vis-à-vis de la bourgeoisie et de son Etat.

c) Malgré les difficultés qu’ont les femmes qui travaillent à participer à la vie syndicale et politique, il ne faut pas en tirer la conclusion que leur participation au mouvement de femmes n’est pas centrale. Vu simplement la quantité de femmes qui accèdent à la population active, malgré les obstacles à leur participation, il y a plus de femmes que jamais aupara vant qui participent aux activités syndicales. Et quand elles s’associent à un processus collectif de prise de conscience et de lutte contre leur oppression comme femmes, en plus de leur oppression comme travailleuses, leur pro gression est beaucoup plus rapide que dans les autres secteurs, du fait de leurs conditions de vie et de travail, leur concentration numérique, pour tout dire, leur situation sociale.

d) Face aux tentatives de l’Etat pour récupérer le mouvement de femmes, particulièrement son pôle féministe, il faut non seulement défendre résolument son autonomie pour des raisons historiques, mais aussi avancer des propositions politiques sur le type de changements d’ores et déjà néces saires au niveau du gouvernement. Nous devrons pour ce faire avancer les critères suivants dans le mouvement : faire la distinction entre les services que l’Etat à l’obligation de développer, avec un contrôle maximum de la part des usagers, et le fait que nous acceptions ou proposions que l’Etat or ganise les femmes (comme avec le “Programme femme aujourd’hui” en Ar gentine). Tant qu’il s’agit de proposer une législation, il est plus aisé de conserver l’indépendance du mouvement de femmes tout en soutenant un projet de loi. Mais au niveau de l’exécutif (secrétariat d’Etat ou mi nistère de la santé, de la justice, du bien-être social ou de la famille), le type de relations que le mouvement peut établir avec différents pro grammes de l’Etat est plus problématique. Si nous exigeons et obtenons un programme de santé pour la maternité, par exemple, nous ne pouvons pas nous contenter de laisser à l’Etat sa définition, son dévelop pement et sa mise en œuvre, mais le mouvement ne peut pas non plus l’assumer totalement. Le critère que nous pouvons adopter est de s’en tenir à des propositions et au contrôle vigilant des programmes, mais de ne pas en assumer le fonctionnement. Lorsque la gauche contrôle des municipalités, l’objectif de ses programmes doit être d’impulser l’auto-organisation du mouvement, comme cela s’est fait à la base avec le programme “un verre de lait” dans de nombreuses municipalités du Pérou. La simple mise en œuvre du programme, sans l’auto-organisation des femmes, ne garantit pas l’avenir, et ne renforce pas non plus le mouvement des femmes, ni de ce fait les objectifs mêmes à long terme de la gauche.

e) Face au sexisme qui prévaut dans le mouvement de masse et dans ses directions, il faudra établir des mécanismes de discussion en son sein, consolider les espaces ouverts aux femmes dans les organisations de masse, et promouvoir le débat, non seulement autour des propositions concrètes d’action et de revendications, mais aussi sur les origines, les manifestations et les solutions à l’oppression des femmes, c’est-à-dire la discussion théorique.

31. Pour que ce processus puisse progresser, il faut renforcer le pôle féministe des organisations et le mouvement des femmes :

a) En renforçant la recomposition de ce pôle pour y associer sans cesse plus de femmes dirigeantes des mouvements de masse de façon qu’elles puissent, conjointement à celles des groupes autonomes, des insti tutions non gouvernementales, des partis politiques et des jeunes qui veu lent aujourd’hui s’associer à cette lutte, se forger comme avant-garde réelle du mouvement de femmes dans son ensemble.

b) En établissant de plus larges espaces pour la discussion politique et théorique en tant qu’avant-garde par le biais de rencontres, de coordi nations autour de campagnes concrètes, de publications, de séminaires, etc.

c) En orientant ce pôle de sorte que sa priorité soit celle du rapport avec le mouvement de femmes dans son ensemble afin qu’il puisse :

- se saisir de chaque occasion pour avancer des revendications uni taires spécifiques aux femmes ;

- se saisir de chaque occasion pour unifier le mouvement des femmes ;

- assurer la continuité de ce mouvement ;

- favoriser la réflexion et l’élaboration théorique qui constituent une mémoire collective du mouvement ;

- développer des orientations alternatives autonomes face aux propositions de la bourgeoisie et de son Etat.

Pour ce faire, il faut développer une alternative politique au sein du pôle féministe, en alliance avec d’autres secteurs qui partagent cette optique. Si d’autres courants et partis révolutionnaires, actuellement absents de cette élaboration politique, seront gagnés au féminisme, cette conscience contribuera au développement de l’alternative.

32. La raison d’être de nos organisations révolutionnaires est de consti tuer un instrument politique utile pour que nos peuples s’organisent, défi nissent et propulsent leurs propres projets d’avenir en tant que nation, en accord avec leurs intérêts, à l’opposé de ceux de la bourgeoisie et de l’impérialisme. La révolution et la nouvelle société socialiste que nous vou lons créer ne peuvent émaner que de l’ensemble du peuple travailleur, et c’est pourquoi notre courant marxiste révolutionnaire défend une concep tion du féminisme qui vise à une transformation profonde, à la subversion de l’ordre établi.

Pour cela, nous devons être les premiers à impulser le mouvement des femmes pour leur libération, le débat au sein du mouvement de masse et la gauche – notamment la gauche révolutionnaire – sur la nécessité et les moyens de construire ce mouvement.